Gérer les risques aujourd'hui et demain

Prévention des addictions : établir les liens entre consommation de psychotropes et situations de travail

26-06-2017

Si l'alcool, les drogues et autres psychotropes ne sont plus des sujets tabous, en revanche, leur utilisation en entreprise est longtemps restée un secret bien gardé. Ces pratiques sont appelées à être mises au grand jour. Le plan santé au travail 2016-2020 veut inciter les entreprises à mieux les prendre en compte et à identifier les situations de travail qui les favorisent. De quoi déculpabiliser les salariés mais aussi améliorer les conditions de travail.

« Les salariés consomment des SPA pour compenser
les effets nuisibles de l'organisation du travail », estime Emmanuel Leuwers de 4 S Prévention. © D.R.
La mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Midelca) évalue à 20 millions le nombre de salariés en CDI ou CDD, d'agents de la fonctions publique mais aussi populations précaires et personnes en recherche d'emploi qui seraient concernées par des problèmes d'addiction. Alcool, prises de médicaments,  substances psychoactives (SPA), dépendance au travail (workaholisme) et aux outils numériques (smartphone, réseaux sociaux)... les addictions au travail ne sont plus plus des sujets tabous dans les entreprises. D'ailleurs, elles ont fait leur entrée dans le nouveau plan santé travail 2016-2020. Lequel prévoit de s'appuyer sur les services de santé au travail afin de mener des actions visant à mieux prévenir ces risques multifactoriels et leurs conséquences. Ce qui implique de former les acteurs de la prévention au repérage précoce et à l’analyse des situations de travail susceptibles de favoriser des pratiques addictives. 

En effet, des études montrent que l'environnement social et professionnel peut déclencher de telles conduites ou favoriser, voire augmenter, une pratique personnelle. C'est notamment le cas lorsque le salarié recourt régulièrement aux SPA afin de gérer son stress au travail, d'améliorer ses performances ou de s'adapter aux contraintes du travail. « Autrefois, l'entrée d'un jeune dans la vie active allait de pair avec une baisse de consommation de ces substances. Aujourd'hui, c'est de moins en moins vrai », indique Emmanuel Leuwers qui accompagne depuis 10 ans les salariés comme assistant du service social au sein de 4 S Prévention, une association spécialisée dans la prévention des risques.

De la cocaïne pour faire face à l'intensification du travail

Comme d'autres préventeurs, ce dernier explique ce phénomène, entre autres, par une intensification du travail, une forte demande de réactivité à laquelle s'ajoute une baisse de la dimension collective du travail qui fait que les gens travaillent davantage seuls et isolés. Pour compenser, les salariés développent une consommation de substances psychoactives. « A titre d'exemple, certains consomment de la cocaïne pour faire face à l'intensification du travail », rapporte Emanuel Lewers. Ce dernier estime difficile de faire la distinction entre col bleu ou col blanc du fait de la démocratisation de l'accès à cette drogue dure. « D'autres salariés prennent du cannabis comme une béquille pour pallier les tâches répétitives ou dépasser la peur d'un nouvel accident du travail après avoir fait une chute de hauteur », rapporte cet assistant du service social qui intervient notamment dans le BTP.
Chez certains salariés, l'addiction à l'alcool, au tabac
et aux médicaments permet de mieux supporter
les contraintes de travail. © TCA-innov24
Des liens multiples entre travail, santé et usages de substances psychoactives

Ce secteur compte, avec le milieu de l'hébergement, de la restauration et des arts et spectacles, parmi les métiers qui connaissent les plus fortes fréquences de consommation. Ces trois secteurs ayant pour dénominateur commun une assez forte composante « physique » des tâches à effectuer, selon une synthèse de la revue de littérature sur les consommations de substances psychoactives en milieu professionnel rédigée en 2015 par Christophe Palle, responsable scientifique de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT).

Aujourd’hui, pour aider les salariés à prévenir ce risque, il est important de se déprendre des jugements moraux et d’engager un travail sur les actions et les pratiques concrètes à mener, comme le recommandent les auteurs du livre ''Se doper pour travailler'', paru cette année aux éditions Eres. Cet ouvrage ancre la prévention des addictions dans l’analyse du travail réel et des usages tels qu’ils existent et non tels qu’ils sont fantasmés. Il met à l’épreuve de la recherche et de l’action les liens multiples entre travail, santé et usages de substances psychoactives qui peuvent être, dans certaines conditions, des instruments de la production, et prévenir d’autres risques au travail.

Parmi les co-auteurs de cet ouvrage figure Gladys Lutz ergonome et également présidente de l'association Additra (Addictologie et travail), cette chercheuse en psychologie du travail est d'ailleurs intervenue lors de la  deuxième journée nationale de la prévention des conduites addictives en milieux professionnels organisée le décembre dernier par la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Midelca) en partenariat avec le ministère du Travail, de l’Emploi, de la Formation professionnelle et du Dialogue social et le ministère de la Fonction publique. 
Danièle Jourdain Menninger, présidente de la Midelca
lors de la 2ème journée nationale de la prévention
des conduites addictives en milieux professionnels.
© D.R.
Longtemps les conduites addictives ont été traitées sous un angle individuel et personnel qui était extérieur à l'entreprise et à l'administration. « Désormais, ce problème ne peut plus être traité que sous l'angle du règlement intérieur, de la faute disciplinaire ou de l'inaptitude médicalement constatée », constatait à cette occasion Danièle Jourdain Menninger, présidente de la Midelca. Laquelle estime qu'il est de l'intérêt de tous de renforcer le rôle de l'entreprise en tant qu'acteur de la santé et du mieux être au travail, de la santé physique et de la santé mentale, comme le prévoit le code du travail : « Les conduites addictives doivent être prises en compte dans les politiques de sécurité et santé au travail mais aussi de qualité de vie au travail, de ressources humaines dans le dialogue social et dans les méthodes de management et pas uniquement sous l'angle de leurs effets perturbateurs quant à la prévention des accidents du travail. » 

Eliane Kan

Céline Attias, psychologue du travail.
© D.R.
Trois questions à Céline Attias, psychologue du travail et des RH et cofondateur du cabinet Incepto Conseil


Qu'est ce que l'addiction ?

Elle caractérise la dépendance à un produit psychoactif (alcool, drogue, médicaments…) mais un simple usage occasionnel peut représenter un risque et un grand nombre de salariés sont concernés. D’après l'Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (INPES), 16,4 % des actifs occupés déclarent consommer de l’alcool au travail hors repas et pots.

Pourquoi est-ce  important d’identifier les personnes susceptibles d’être addictes ?

L’altération des perceptions provoquée par un état d’ébriété ou d’emprise à une drogue peut provoquer des accidents. Identifier les personne ayant consommé ce type de produit est donc essentiel pour protéger la santé et la sécurité des salariés.

Que peut faire l'employeur ?

La prise en charge du risque lié aux pratiques addictives et l’élaboration d’un plan de prévention par l’entreprise diminuent les risques et favorisent l’amélioration de la santé et de la sécurité des personnes aussi bien au sein de l’entreprise qu’à l’extérieur (clients, partenaires prestataires…). De plus, l’employeur a une obligation de sécurité envers ses salariés. En cas d’accident sa responsabilité civile et pénale peut être engagée.

Propos recueillis par Eliane Kan
David Bégard, fondateur du cabinet
Cadence Conseils. © DR
Du danger des addictions au travail et aux outils numériques

« Outre les addictions aux SPA, de plus en plus de salariés se retrouvent addictes au travail et aux outils numériques », constate David Begard, fondateur du cabinet Cadence Conseils, spécialisé en sécurité et santé au travail. « Ces salariés ne comptent plus leurs heures, mettent leur vie privée de côté et ne peuvent plus se passer de leur écran de smartphone ou d'ordinateur », soulève ce préventeur en mettant en garde contre les risques liés à la dépendance au travail. Citons, entre autres, la fatigue due au manque de sommeil, le surmenage, l'hypertension, voire même le burn-out accompagné ou non de tentatives de suicide. Les employeurs doivent prendre en compte ce risque dans le document unique et ne pas hésiter à lancer des questionnaires anonymes pour sonder leurs salariés vis à vis de leur outil de travail et prévenir ainsi des risques de dépendance. Pour mesurer la gravité d'une addiction au cannabis, au tabac, à l'alcool mais aussi à l'écran, le portail addictaide.fr propose différents tests gratuits. En fonction des résultats obtenus, il fournit des ressources telles que des lignes d'écoute, un blog, un forum et les coordonnées d'associations d'entraide.


   

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