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Sûreté et sécurité

La reconnaissance faciale dans l’expectative

Cette technologie de biométrie est entre deux eaux. D’un côté, une dizaine de polices européennes l’ont adoptée, sachant que d’autres y réfléchissent. D’autre part, la crainte de dérives autoritaires conduit des géants américains à se retirer du secteur. En France, on attend une clarification réglementaire.

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Dans un livre blanc sur l’intelligence artificielle publié en février dernier, la Commission européenne rejette la reconnaissance faciale. © Commission européenne

La reconnaissance faciale (RF) est un sujet qui divise autant qu’il inquiète. Ainsi, dans son livre blanc sur l’Intelligence artificielle dévoilé en février dernier, la Commission européenne l’a bannie. En France, Alicem, l’application d’accès aux services publics, embarque la RF de huit millions de citoyens. « On attend le livre blanc du ministère de l’Intérieur. Notamment dans la perspective de la coupe du monde de rugby 2023 et celle des JO 2024. Il était annoncé pour mars. Il est aujourd’hui reporté à juillet ou septembre, estime Dominique Legrand, président de l’AN2V (1). À court terme, le ministère devrait se positionner en pensant à ce qui se passe ces temps-ci à Dijon. La technologie pourrait être considérée comme un bon outil pour rétablir l’ordre républicain. » De fait, l’acceptation de la (RF) fait son chemin dans l’esprit des polices européennes.

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La reconnaissance faciale est un sujet qui divise autant qu’il inquiète. ©  Bernard Hermant / Unsplash

La RF installée dans neuf pays européens

Selon une étude de l’ONG (2) Algorithm Watch, une dizaine de polices européennes adoptent la RF. Ou s’apprêtent à sauter le pas. En Allemagne, les polices fédérales et régionales recourent à la RF depuis 2008. La police slovène utilise un algorithme RF développé en interne depuis 2014. Quant à la police tchèque, elle aurait arrêté 160 personnes depuis 2018 à l’aéroport de Prague grâce à la RF.

Comme au Portugal, la police fédérale autrichienne utilise la RF pour ses enquêtes criminelles. Aux Pays-Bas, la police criminelle exploite déjà une base de données d’1,3 million de suspects. En Italie, la RF temps réel détecte dans une foule des individus répertoriés dans une « liste noire ». La Suède intègre depuis novembre 2019 la RF dans son droit de la protection des données personnelles. Pour sa part, la police hongroise a le droit d’utiliser la RF pour les contrôles d’identité.

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Une dizaine de polices européennes ont adopté la reconnaissance faciale.
© MCI

Les pays qui s’apprêtent à bouger

De son côté, la Finlande prévoit d’inclure la RF dans ses bases de données criminelles cette année. Et la Slovaquie prévoit une loi pour 2021. En Espagne, la gare routière de Madrid expérimente sur une longue durée la RF avec une société privée de sécurité. En revanche, la Belgique a dû renoncer à un projet pilote de RF car celui-ci contrevenait à la loi. Chez nous, le secrétaire d’État en charge du Numérique, Cédric O, a émis le souhait de lancer, une expérimentation RF. Celle-ci porterait sur une analyse temps réel des images de vidéosurveillance pour une durée de six mois à un an.

« Il est nécessaire d’avoir des débats afin d’aboutir à des choix collectifs assumés en la matière. Avec le plus de rationalité possible. L’expérimentation est souhaitable, sans pour autant vouloir dire « tout permettre » », a-t-il précisé. Pour leur part, certains acteurs réclament un cadre légal qui précise les champs d’application de la RF. Dont la CNIL (3), la Quadrature du Net ou le CNN (4). Objectif : trouver un juste équilibre entre les impératifs de sécurité et la préservation des droits et libertés de chacun.

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Dominique Legrand (AN2V) : « On attend le livre blanc du ministère de l’Intérieur sur la reconnaissance faciale pour juillet ou septembre. » © Agence TCA

Les arguments pour

Les défenseurs de la RF invoquent l’efficacité des identifications biométriques fiables et donc une augmentation de la sécurité. « La RF doit être utile et contrôlée par l’IGPN (5), le RGPD (6) et la CNIL. Employée dans le cadre d’une police républicaine, elle sera l’assurance de ne pas laisser élire les extrêmes, estime Dominique Legrand. En revanche, une justice faible ainsi qu’une police faible et mal outillée, voilà les conditions d’un vote des extrêmes. Si ces derniers passent au plan national, ils voteront des mesures extrêmes. Il faut donc éviter les actes manqués. Donc faisons l’inverse : Donner des droits et des moyens à la justice, à la police ainsi que des outils. C’est ainsi qu’on évitera les extrêmes. »

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Amazon donne un an au Congrès pour encadrer l’usage de la RF. © AWS

Les arguments contre

Pour ses détracteurs, la RF instrumente une atteinte à la vie privée. Ils craignent une surveillance généralisée comme en Chine. Voire un détournement des données biométriques à des fins commerciales. À cet égard, l’AN2V déconseille d’utiliser les caméras thermiques pour détecter les personnes atteintes de fièvre. Son récent rapport indique qu’elles ne peuvent fournir une mesure fiable pour repérer les personnes infectées par le coronavirus.

Suite aux violences racistes aux États-Unis, Arvind Krishna, PDG d’IBM a annoncé la fin du développement de la RF. Dans le sillage de Big Blue, Amazon interdit l’usage de sa technologie Rekognition par les forces de police américaines. Le géant du numérique donne un an au Congrès pour encadrer l’usage de cette technologie. Objectif : éviter les dérives. Un boulevard pour les technologies RF chinoises ?

Erick Haehnsen

(1) Association nationale de la vidéoprotection

(2) Organisation non gouvernementale

(3) Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés

(4) Conseil national du numérique

(5) Inspection générale de la police nationale

(6) Règlement général sur la protection des données personnelles en Europe

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