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Santé et qualité de vie au travail

Digitalisation des entreprises : quels sont les risques et les opportunités ?

Conçues pour gagner en productivité et en flexibilité, les technologies numériques doivent aussi améliorer les conditions de travail. Mais mal cadrées, elles génèrent des risques physiques et psycho-sociaux. L’EU-Osha, l’agence européenne en charge des questions de sécurité et santé au travail, publie un rapport qui donne des pistes pour limiter les effets nocifs de la digitalisation.

Facteur de productivité et d’amélioration des conditions de travail, la digitalisation s’appuie sur une kyrielle d’innovations. Dont les Wearables, exosquelettes et robots collaboratifs. Autant d’innovations qui visent à diminuer la pénibilité des charges lourdes ou des gestes répétitifs. La digitalisation des entreprises ne s’appuie donc pas que sur des logiciels dans le Cloud. Outre l’intelligence artificielle et le Big Data, elle intègre aussi les plateformes collaboratives. Lesquelles ouvrent des activités économiques prometteuses tout en imposant un nouveau cadre de travail.

Émergence de nouveaux risques physico-sociaux

Mal cadrées dans leur usage, ces innovations peuvent engendrer des risques physiques et psycho-sociaux supplémentaires. C’est d’ailleurs ce que soulève le rapport « Digitalisation and OSH (en français digitalisation et sécurité-santé au travail). Cette étude résulte des recherches menées par EU-Osha (European Agency For Safety And Health At Work). Comme son nom l’indique, cette agence européenne se consacre aux questions de sécurité et santé au travail. Ses collaborateurs y passent en revue les différentes technologies ayant un impact sur la SST.

À commencer par l’impression 3D qui permet de gagner du temps dans la réalisation de prototypes. Néanmoins, la fabrication de ces objets réalisés sur mesure génère de la poussière. Ainsi que des émanations toxiques liées aux produits utilisés lors de l’impression 3D ou lors du nettoyage de l’imprimante. Des risques à prendre en compte dès la conception du projet. Et ce, en adaptant des dispositifs de ventilation et de captage de poussières et de gaz.

Les exosquelettes et cobots en question

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L’exosquelette contribue à limiter la pénibilité des tâches. © Eergosanté

Même vigilance à adopter pour les exosquelettes manuels ou motorisés. Portés par les opérateurs, ces équipements les aident à effectuer des tâches de manutention. Tout en réduisant la charge sur le système musculaire. Néanmoins, ces dispositifs suscitent des interrogations. En effet, les paramètres biomécaniques et psychosociaux ne sont pas encore bien maîtrisés. D’où la nécessité d’effectuer des mesures de contrôle et de mettre en place une prévention collective et organisationnelle.

Idem pour les cobots. Ces robots collaboratifs se multiplient aux côtés des opérateurs afin de les soulager des tâches répétitives ou des charges lourdes. Amazon en aurait déployé 100.000 selon l’EU-Osha. Néanmoins, leur proximité avec les opérateurs peut s’avérer dangereuse. Les cobots sont susceptibles de les renverser ou de les heurter en cas de défaillance mécanique ou logicielle. En outre, en travaillant avec un robot, les opérateurs peuvent être amenés à augmenter leur propre rythme de travail. Ce qui peut induire des effets négatifs sur leur sécurité et leur santé physique et mentale.

Contrôle éthique des données traitées

Outre les cobots, et les exosquelettes, le rapport fait aussi un focus sur les appareils de surveillance mobiles intégrés dans les équipements de protection individuelle. Ces dispositifs miniatures permettent de surveiller les risques. Ainsi ils préviendront l’opérateur en cas d’exposition à des substances nocives ou des facteurs de stress. Ou encore s’il manifeste des signes de fatigue ou de problèmes de santé. Attention toutefois, un dysfonctionnement logiciel ou mécanique peut aussi causer des blessures ou des problèmes de santé. Par ailleurs, pour limiter un effet intrusif, l’EU-Osha recommande l’adoption d’un contrôle éthique dans le traitement des données personnelles.

En matière d’innovation digitale, le recours à l’intelligence artificielle peut aussi avoir un impact significatif sur la santé des salariés. Et ce, dans la mesure où ses algorithmes sont de plus en plus utilisés pour surveiller les travailleurs en temps réel. L’objectif étant de les géolocaliser, de surveiller leur productivité et paramètres vitaux ainsi que les indicateurs de stress. Tels que les expressions microfaciales. Selon l’agence européenne, environ 40 % des ressources humaines des entreprises internationales utilisent désormais l’IA. Et 70 % d’entre elles considèrent qu’il s’agit d’une priorité pour leur l’organisation.

Les effets pervers de l’IA

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En matière de STT, l’IA présente des avantages et des inconvénients.© DR

Une enquête menée auprès de cadres supérieurs montre que, d’ici 10 ans, l’IA sera couramment utilisée en RH. Elle servira à évaluer les performances des travailleurs et à fixer leur niveau de récompense. Or les technologies de surveillance peuvent avoir un impact négatif sur la santé mentale des travailleurs. Ces derniers peuvent avoir le sentiment de perdre le contrôle du contenu de leur travail, du rythme et des horaires. Et aussi de ne plus interagir socialement avec leurs collègues ou de voir leur vie sociale envahie. Par ailleurs, l’utilisation des données pour récompenser, pénaliser ou exclure les travailleurs est facteur d’insécurité et de stress. Pour prévenir ces risques, il est important d’assurer la transparence lors de la collecte et de l’utilisation des données.

Également passées au crible du rapport, la réalité virtuelle (RV) et la réalité augmentée (RA). Toutes deux permettent, entre autres, de former les opérateurs sur les dangers cachés notamment lorsqu’ils effectuent des tâches de maintenance. Toutefois, la fiabilité de la réalité augmentée dépend de l’accès à des sources d’information pertinentes et de qualité. En contre-partie, ces technologies peuvent être sources de risques en raison de la surcharge d’informations. À cela, s’ajoutent notamment le risque de distraction de l’opérateur et de la fatigue oculaire.

Déséquilibre entre vie privée et professionnelle

Par ailleurs, l’EU-Osha pointe du doigt les effets nuisibles de la flexibilité du travail. Cet environnement devient la norme. Les salariés en apprécient la flexibilité des horaires et des espaces dès lors qu’elle est choisie et non imposée par l’employeur. Néanmoins, l’application de la réglementation devient plus difficile. En effet, les travailleurs doivent se gérer eux-mêmes quand ils ne sont pas managés à distance par l’IA. Autre risque de la flexibiltié, la charge de travail accrue peut provoquer un déséquilibre entre vie professionnelle et vie privée. S’y ajoutent le sentiment d’isolement et la diminution du soutien de l’organisation. « Il est probable qu’il y ait une perte de clarté quant à l’identité des responsables de la SST et de la manière avec laquelle la SST devrait être supervisée et réglementée », soulèvent les auteurs de l’étude.

Enfin, le travail sur les plateformes en ligne constitue à la fois des opportunités mais aussi des risques. Ces opérateurs créent de nouveaux modèles commerciaux en faisant correspondre la demande de main d’œuvre à l’offre. Le travail sur plate-forme recouvre différentes modalités de travail qui varient en fonction des activités professionnelles concernées.

Sentiment d’insécurité et de stress

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L’EU-Oha donne des recommandations dans son rapport.© DR

Cependant, les risques sont susceptibles d’être aggravés lorsque le travail doit être effectué à court terme. Ou lorsque le professionnel est pénalisé, voire exclu en cas d’indisponibilité de sa part. Ce qui peut le conduire à éprouver des sentiments d’insécurité et de stress. « En contre-partie, ces nouveaux outils de surveillance peuvent contribuer à améliorer la surveillance de la SST, de soutenir la prévention fondée sur des données probantes et d’accroître l’efficacité des inspections », concluent les auteurs de ce rapport.

Pour aider les entreprises à relever ses nombreux défis en matière de SST, l’agence européenne propose des pistes. Parmi lesquelles, le développement d’une approche éthique et un encadrement de l’usage du numérique par un code de bonne conduite et de gouvernance. Afin de prendre en compte l’aspect humain, l’EU-Osha recommande d’associer à la démarche les universitaires, industriels, partenaires sociaux et gouvernements.

L’agence européenne en appelle aussi à instituer un cadre réglementaire qui aurait pour objectif de clarifier la SST. L’idée étant de définir les responsabilités et obligations relatives aux nouveaux systèmes et d’instituer de nouvelles méthodes de travail. Dans la foulée, les auteurs prônent d’adopter une approche forte de la prévention. C’est-à-dire, en intégrant dès la conception des projets les facteurs humains et en y associant les employés.

Eliane Kan

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