Suicides au travail : maintenant, c’est au tour des infirmiers

Cet été, pas moins de cinq infirmières et infirmiers se sont suicidés du fait de leurs conditions de travail. Cette liste macabre comprend un infirmier de 55 ans qui s’est donné la mort le 13 juin dans son service au CHU de Toulouse. Le 24 juin, c’est une infirmière de l’hôpital du Havre qui a mis fin à ses jours. Dans sa lettre d’adieu, elle met en cause ses conditions de travail « en dégradation constante ». Le 6 juillet, un cadre infirmier de l’hôpital de Saint-Calais dans la Sarthe s’est suicidé. Dans des courriers envoyés à la direction du centre hospitalier, à l’Agence régionale de santé (ARS) et à sa famille, il mettait directement en cause la direction de l’établissement. D’ailleurs, une enquête de l’Inspection générale des affaires sociales est diligentée. Après Toulouse, le Havre et la Sarthe, c’est à Reims qu’un paroxysme est atteint : deux nouveaux suicides d’infirmières de santé au travail sont à déplorer sur les cinq que compte le Service médical interprofessionnel de la région de Reims (Smirr). En effet, le 23 juillet, une infirmière de 51 ans s’est donné la mort chez elle. Le 13 août, une deuxième infirmière de ce même service, 46 ans et mère de deux enfants, s’est suicidée à son tour. Elle était revenue depuis peu de temps d’un arrêt de travail de plusieurs mois, après avoir dénoncé le harcèlement moral et sexuel dont elle était victime de la part de son supérieur hiérarchique (écarté de son poste après cette dénonciation). Depuis vendredi dernier, un reportage de France-Info rouvre ce dossier.

Maltraitance des soignants et mise en danger des patients
« Les conditions de travail se dégradent un peu partout. La pression devient trop rude sur des professionnels que l’on pousse à bout : rappels sur repos, polyvalence imposée, perte de sens, sous-effectif, pression à l’activité… Ces réorganisations sont en rupture avec les valeurs soignantes. Elles débouchent sur une maltraitance des soignants et la mise en danger des patients, déclare Thierry Amouroux, secrétaire général du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI/CFE-CGC) qui dénonce ces drames humains depuis plusieurs mois. Entre injonctions paradoxales (augmenter l’activité avec moins d’agents), recherche d’une rentabilité immédiate, rationalisation des flux de patients en GHM (Groupe homogène de malades) et standardisation des procédures de soin, les professionnels de santé sont en grande souffrance. Cette maltraitance institutionnelle se développe sur une grande échelle mais les directions adoptent la politique de l’autruche face aux difficultés psychiques de leurs salariés ou font illusion en mettant en œuvre des plans de prévention cosmétiques sans prise sur le réel. »

Coupes budgétaires responsables
Publié en février dernier, un rapport de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) avait déjà mis en évidence comment, de tous les agents hospitaliers, les infirmières et les sages-femmes semblent les plus exposées au risque de développer des troubles psychosociaux. Plus souvent confrontées aux tensions avec le public, plus souvent sujettes aux conflits avec leurs collègues, les infirmières se sentent plus fréquemment exploitées que les autres salariés (72% contre 65%) et sont plus nombreuses à se juger sous pression. Depuis quatre ans, le budget de la fonction hospitalière a été drastiquement réduit. « Et la première variable d’ajustement, c’est le personnel. Il y a de moins en moins d’infirmiers pour de plus en plus de patients. Résultat, la charge de travail des infirmiers explose au détriment de l’accompagnement du patient. C’est une perte de sens du métier d’infirmier, reprend Thierry Amouroux. Ces conditions de travail impactent la santé des infirmiers, entraînant notamment suicides et burn-out. Une fois à la retraite, 20% des infirmières sont en invalidité. Et leur espérance de vie est réduite de sept ans, par rapport à l’ensemble de femmes. Il n’y a aucune reconnaissance de la pénibilité de notre travail, s’indigne M. Amouroux qui déplore que l’engagement du personnel de santé soit aussi peu valorisé. A titre d’exemple, la prime de nuit s’élève à seulement un euro par heure… On demande un moratoire sur les économies faites sur la santé. Concrètement pour les patients, les erreurs de soin ont augmenté de 50% en quatre ans. »

Mieux vaut être une baie vitrée qu’une infirmière
Face à ces drames, les professionnels de santé s’insurgent contre le silence assourdissant de la ministre de la Santé, Marisol Touraine. « Malheureusement nous avons moins de considération que les vitres cassées de l’hôpital Necker à Paris. Ce qui avait entraîné un déplacement de la ministre. Comme quoi, on est peu de choses », poursuit le secrétaire général du SNPI/CFE-CGC. De son côté, le Journal international de médecine rappelle que « si le caractère multifactoriel de ces passages à l’acte ne doit pas être oublié, dans au moins trois cas, une souffrance liée aux conditions de travail a été clairement mise en évidence. Notamment à Toulouse où le suicide de l’homme de 55 ans a été rapidement reconnu comme un accident du travail. » Le journal professionnel rappelle également que « ce n’est pas la première fois que l’attitude du ministre de la Santé face au suicide d’infirmiers est dénoncée. Au début de l’été, la Coordination nationale infirmière (CNI) et le secrétaire général de l’Ordre infirmier, Karim Mameri, avaient interpellé Marisol Touraine. » Les appels des syndicats et de l’Ordre avaient fini, mi-juillet, par aboutir à une rencontre entre le directeur de cabinet du ministère et les représentants de la profession. Lors de cette réunion, la situation des infirmières avait été évoquée. Et il avait été affirmé qu’un message de soutien avait été adressé aux équipes et aux familles touchées. Une prise de conscience tardive et sans doute insuffisante pour apaiser le sentiment d’abandon d’autant plus que, quasiment à la même période, les centrales syndicales recevaient un message de la Direction générale de l’organisation des soins (DGOS) indiquant le report de deux réunions programmées, devant notamment porter sur les salaires, en septembre. Aujourd’hui, les infirmières attendent avec insistance une véritable prise de parole publique de Marisol Touraine.

Erick Haehnsen


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