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Aujourd'hui et demain

Sûreté et sécurité

Le réseau Antares déçoit les pompiers et les urgentistes

Déployé en 2007 afin d’améliorer les échanges entre les différents services de secours (SAMU, Sdis...), le réseau de radiocommunications numériques Antares s'avère très coûteux et manque de fiabilité. Pis, sa couverture comporte trop de zones non couvertes. Telles sont les conclusions du sénateur Jean-Pierre Vogel (LR-Sarthe) qui estime entre 150 et 200 millions d’euros l'investissement à injecter afin de moderniser ce réseau. Notamment pour passer à la 4G... en 2030 !

Le déploiement d’Antarès, à partir de 2007, promettait monts et merveilles. Ce réseau radio numérique chiffré national dans la bande 380-410 MHz, qui s’appuie sur la technologie Tetrapol d’EADS, est destiné à assurer l’interopérabilité des sapeurs-pompiers, des unités de la sécurité civile, du déminage, des moyens aériens, des unités militaires, du Samu, de la police (Acropol) et de la gendarmerie (Corail NG), pour les opérations de sécurité civile. Une bonne idée en soi. Cependant, au final, on est bien loin du résultat escompté. Ainsi la vérité éclatait-elle au grand jour début février grâce aux révélations du rapport du sénateur Jean-Pierre Vogel (Les Républicains-Sarthe), chargé de la mission de contrôle du programme Antares (Adaptation transmissions aux risques et aux secours) par la Commission des finances du Sénat.
La première remarque est cinglante : le service rendu est inférieur à celui escompté. Et ce, pour un coût plus élevé ! En outre, de nombreux Sdis ont témoigné des dysfonctionnements de ce réseau depuis le démarrage du programme en 2007. Parmi les soixante-douze pompiers qui ont communiqué, plus d’un sur trois aurait constaté que le réseau serait moins bien couvert que lorsqu’il dépendait du système analogique de communication radio. Alors que la qualité de la maintenance s’avère insuffisante, l’interopérabilité entre les départements n’est pas assurée. Pis encore, il serait apparemment impossible d’utiliser des terminaux à bord de la flotte aérienne. En fait, ce problème ne serait que la partie émergée de l’iceberg. « Les retards constatés dans le déploiement d’Antares sont directement liés à la persistance de « zones blanches » significatives dans les territoires ruraux », déplore le parlementaire dans son rapport. Autrement dit, la couverture est insuffisante voire inexistante à certains endroits !
Du coup, pour les Sdis qui n’avaient pas encore migré vers le numérique, la question de conserver leur réseau analogique s’impose nettement. Certains abandonneraient déjà le projet d’adopter le réseau Antares. En effet, il faut savoir que cette transition technologique représente un investissement conséquent. Alors que le fond d’aide à l’investissement (FAI) mis en place par l’État a été supprimé, les frais s’accumulent déjà pour les services de secours qui financent de leur poche de nombreux services tels que les postes mobiles équipant les véhicules, les postes fixes des casernes et l’adaptation technique des dispositifs radio équipant les Centres de traitements des appels (CTA). Ou encore le Centre opérationnel départemental d’incendie et de secours (Codis).
Cerise sur le gâteau, les incidents sur le réseau sont fréquents : de l’ordre de 7t à 8 par an. Or les pompiers ne sont plus libres d’opérer eux-mêmes sur le réseau. A chaque panne, il en incombe à la Direction des systèmes d’information et de communication du ministère de l’Intérieur, seule à être en droit d’intervenir sur les relais. Par exemple, lorsqu’une batterie de secours est déchargée, « le temps de rétablissement peut même se compter en jours », confie le représentant d’un Sdis cité dans le rapport.
Et ces problèmes de maintenance attirent aussi le mécontentement des urgentistes des Samu. « Certains d’entre eux qui sont déjà raccordés à Antares ne souhaitent pas transmettre des bilans concernant les patients par ce biais et préfèrent continuer à utiliser le téléphone portable. Cette difficulté s’explique notamment par la faiblesse des effectifs dédiés au traitement des bilans », constate le sénateur. Avec pour effet de rendre les relations avec les médecins régulateurs des centres 15 encore plus difficiles… Compte tenu de ces résultats peu concluants, une modernisation du réseau semble inévitable. Mais son coût global est exorbitant : entre 150 et 200 millions d’euros. Avec une mise à contribution des Sdis malgré leurs charges qui sont déjà très pesantes. « La modernisation du réseau bouleverse l’économie initiale du projet Antares et augmente sa durée de six ans », prévoit le sénateur.
Bien entendu, le rapport ne s’arrête pas aux constatations. Afin de répondre aux difficultés croissantes rencontrées par les pompiers et les urgentistes, le sénateur émet 15 recommandations. Parmi celles-ci, les Agences régionales de santé (ARS) pourraient être sensibilisées à la nécessité de renforcer les effectifs dédiés au traitement des bilans au sein des Samu et de rendre ainsi possible leur transmission systématique par le biais d’Antares. Quant aux lourdes factures des Sdis qui correspondent au tiers des frais de fonctionnement du réseau, elles pourraient être réduites en contrepartie de leur participation à la maintenance d’Antares. Avec notamment, un accès au réseau plus facile pour les nouveaux utilisateurs.
Cependant, comparé au boom technologique que connaissent les réseaux mobiles, grâce au déploiement de la 4G, Antares apparaît complètement obsolète : « Un sapeur-pompier ne peut aujourd’hui transmettre des photos – et encore moins des vidéos – depuis un terminal Antares, alors même que son smartphone lui offre cette possibilité depuis bien longtemps », ironise le sénateur. D’autant que ce fossé technologique ne va pas disparaître de sitôt puisque la migration vers la 4G ne semblerait prévue que pour 2030 ! L’idée serait peut-être de réclamer l’aide de grands opérateurs privés afin d’en réduire le coût pour l’État et les collectivités territoriales. Quoi que cette éventualité apparaisse dans un horizon très lointain…

Ségolène Kahn

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