Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Risques industriels et environnementaux

La pénibilité au travail des séniors, un défi pour l'entreprise

Maintenir en bonne santé les salariés à leur poste de travail va devenir un défi organisationnel et économique pour les entreprises sachant qu'à 50 ans, bon nombre de salariés souffrent déjà de pénibilité au travail.

Le vieillissement de la population active et l’allongement de la durée du travail vont amener les entreprises à s’interroger sur la pénibilité du travail. Cette question est vitale sachant que l’usure professionnelle qui en résulte peut avoir des impacts nuisibles sur la santé des salariés, tels que des risques cardiovasculaires, des troubles psychologiques ou des troubles musculosquelettiques.

En s’aggravant ces pathologies peuvent engendrer de l’absentéisme, voire même la perte du savoir-faire de l’entreprise. Pour préserver la santé de leurs salariés, les grandes entreprises tout comme les PME-TPE jouent la carte de la prévention. C’est notamment le cas de Rhodia, premier industriel de la chimie à avoir signé avec ses partenaires sociaux un accord sur la prévention et la réparation de la pénibilité. De son côté, Saunier-Duval le fabricant de chauffe-eau  mise sur son programme de mobilité interne et sur des études ergonomiques. Idem pour Métalux, le fabricant de serrures. Autre initiative phare, celle de la RATP. Dans le cadre de son plan Emploi séniors, le transporteur a mis en place un observatoire sur l’exercice des métiers qui recouvre 80 % de son activité. Les 67 métiers sélectionnés (sur un total de 250) sont analysés sous l’angle de quatre grandes catégories de contraintes (le rythme de travail, la charge physique, l’environnement de travail et la charge mentale).

Dix-sept ans de pénibilité

La question de la  pénibilité est plus que jamais d’actualité car elle est au centre des projets de décrets d’application de la loi Fillon d’août 2003 sur les retraites. Actuellement en concertation avec les partenaires sociaux, ces textes stipulent que les salariés présentant une incapacité de travail de plus de 20 % due à des métiers pénibles pourront partir à la retraite dès 60 ans au lieu de 62 ans. Idem pour ceux dont l’incapacité est comprise entre 10 et 20 %. En revanche, pour obtenir ce départ anticipé, ces derniers devront prouver, devant une commission pluridisciplinaire régionale, qu’ils ont été  soumis durant dix-sept ans à une des trois catégories de facteurs de pénibilité définies par décret. Le premier concerne les  « contraintes physiques marquées » liées à la manipulation de charges lourdes, à des postures pénibles ou à des vibrations mécaniques. Seconde catégorie, celle visant le travail en « environnement agressif », comme l’exposition à certains agents chimiques dangereux, à des températures extrêmes ou encore au bruit. Enfin sont concernés les facteurs de pénibilité liés aux « rythmes de travail », comme le travail de nuit, le travail en équipes successives alternantes ou encore le travail répétitif caractérisé par la répétition d’un même geste.

 

Si les projets de décrets ne définissent pas de seuil pour ces différents facteurs, en revanche ils ne prennent pas en compte les effets différés de la pénibilité ni la pénibilité psychique. Laquelle touche notamment le secteur des services. « Il y a par ailleurs des formes d’organisations caractérisées par des pressions temporelles fortes, des injonctions contradictoires, ou des changements fréquents, qui peuvent davantage altérer la santé », met en garde Ludovic Bugand, chargé de mission au département Santé et Travail de l’Anact.

Six pistes de prévention pour limiter la pénibilité

– Limiter les postures pénibles, améliorer l’aménagement des postes de travail
et alléger les charges.

– Favoriser des changements fréquents dans le travail afin de varier les tâches
et limiter les TMS.

– Maintenir les compétences des salariés par la formation.

– Réduire le volume global des horaires décalés et nocturnes.

– Diminuer les pressions temporelles et les urgences par la mise en place d’ateliers spécifiques et une réflexion sur l’organisation du travail.

– Laisser des marges de manœuvre au salarié et augmenter son autonomie.

Cinq ans d’écart de vie

Qu’ils soient d’ordre physique ou mental, les impacts de la pénibilité sur les salariés se traduisent par une usure, un vieillissement prématuré avec des effets sur la santé qui peuvent être irréversibles. Une étude européenne montre qu’à 50 ans, l’écart de l’espérance de vie entre les hommes professionnels les plus qualifiés et les ouvriers est de cinq ans. Les chances d’atteindre 65 ans en bonne santé sont inégales selon les professions, mais également selon les individus.

« Si le travail amplifie ou accélère le vieillissement et crée une usure prématurée de l’organisme, il y a une néanmoins une grande variabilité individuelle »,tempère le docteur Brigitte Gagnant, médecin du travail à l’Ametif, une association interentreprises pour la médecine du travail. Avec l’âge, les capacités de travail diminuent, mais elles sont compensées par l’expérience.« Les séniors mettent en place d’autre façon de travailler pour diminuer leur pénibilité. Les personne qui ont le plus d’expérience s’économisent, ce qui ne les empêche pas d’être aussi performants que les jeunes. »

Veiller au parcours professionnel

Pour prévenir l’usure professionnelle, l’Anact a rédigé un guide méthodologique qui appréhende la pénibilité sous l’angle de l’usure professionnelle, c’est-à-dire du processus qui peut conduire à l’altération de la santé. La pénibilité entre donc dans ce processus tout comme le parcours professionnel des salariés. La méthode proposée par l’Anact porte sur la réduction des facteurs de pénibilité et sur la gestion du parcours professionnel du salarié. « Cette démarche réclame de faire le lien entre l’état de santé du salarié et son itinéraire, par rapport à son exposition aux risques », explique Ludovic Bugand.

Etudier le parcours professionnel peut être révélateur de l’état de santé du salarié. Surtout si celui-ci a été marqué par des changements d’emploi fréquents ou des conditions de travail difficiles. C’est du moins ce que montre l’étude Santé et itinéraire professionnel (SIP) menée fin 2006 début 2007 par la Dares (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) et la Drees avec le concours de l’Insee.

Pour réaliser cette démarche de prévention, l’entreprise aura intérêt à s’outiller en rapprochant les données sociales déjà existantes (comme l’âge, l’ancienneté, le genre) avec des indicateurs tels que les maladies professionnelles et inaptitudes professionnelles, l’évolution du turn-over et de l’absentéisme, les changements d’organisation, les taux de formation, etc. « Ces données vont offrir une photographie à un instant I qui méritera d’être mise dans une perspective temporelle pour mieux comprendre ce qui s’est passé avant, ce qui se passe aujourd’hui et permettra d’anticiper ce qui se passera demain avec un enjeu, prévenir », poursuit le chargé de mission. A charge pour les entreprises de s’intéresser aussi au travail des salariés et aux contraintes auxquelles ils sont exposés. Cette analyse va permettre d’identifier leurs marges de manœuvre, leurs stratégies, les compétences qu’ils doivent mobiliser, les freins et les ressources pour accomplir un travail de qualité.

Métalux mise sur l’ergonomie et la polyvalence

> L’an dernier, le fabricant de serrures a vu son taux d’accident du travail divisé par deux. Il compte aller encore plus loin en réduisant la pénibilité au travail.

Chez Métalux (105 personnes dont 65 opérateurs), un fabricant de serrures, la politique de prévention des risques récolte ses fruits. « Grâce aux actions de sensibilisation du personnel, nous sommes passés de 49 accidents de travail bénins à 26 l’an dernier », se félicite Pascal Serrurier, le responsable sécurité de l’entreprise en charge de l’amélioration des conditions de travail. L’entreprise a mis en place il y a deux ans la méthode des 5 S : Seiri, Seiton, Seiso, Seiketsu, Shitsuke (en français débarras, rangement, nettoyage, ordre et rigueur). Cette démarche complète l’éventail d’actions menées pour maintenir les salariés en bonne santé. Après avoir dispensé chaque année une formation Gestes et postures, l’industriel va démarrer une formation de sensibilisation aux risques. « Il s’agira d’une formation personnalisée qui tiendra compte des besoins de nos collaborateurs, de la nature de leurs tâches, de leur âge, de leur manière de travailler et des gestes qu’ils accomplissent », explique le responsable santé. « Les jeunes salariés que nous embauchons vont aussi en bénéficier. »

Les actions de prévention ne sont pas nouvelles. A titre d’exemple, l’entreprise a pris soin de favoriser la polyvalence dans le travail en encourageant ses salariés à travailler dans différents ateliers afin de varier les tâches, en adéquation avec les chefs d’ateliers. Autre volet de la politique de prévention de l’entreprise, l’intervention pendant deux ans d’un ergonome dépêché par la médecine du travail, qui a aidé les salariés à corriger leurs mauvaises postures et adapter leurs postes. « La méthodologie a consisté à filmer en vidéo les collaborateurs, avec bien sûr leur consentement, afin de détecter les mauvaises postures et préconiser des  aménagements de poste », poursuit le responsable sécurité de Métalux. Pour renforcer la surveillance médicale de ses salariés (surveillance qui doit avoir lieu une fois tous les deux ans contre un an auparavant), l’entreprise s’est attachée les services d’une infirmière qui recevra sur place les salariés. Enfin, plutôt que de se concentrer uniquement sur la santé physique des salariés, Métalux a ouvert un autre chantier, celui de la lutte contre le stress au travail. Une formation sur cette question a été programmée, elle visera non seulement le contenu du travail mais aussi l’amélioration de l’organisation du travail. 

Miser sur l’intergénérationnel

L’Anact plaide non seulement pour que les acteurs de la prévention et du service RH travaillent ensemble, mais aussi pour que chaque salarié dispose d’un espace de dialogue avec ses collègues et son manager sur le lieu de travail. « Les entreprises ont besoin de progresser sur la manière de s’organiser, de valoriser le travail et les compétences, cela participe aussi de la prévention »,fait valoir le chargé de mission. De son côté, Brigitte Gagnant rappelle aux entreprises que le médecin du travail est là pour maintenir la capacité de travail des seniors et prévenir l’usure prématurée de l’organisme des jeunes travailleurs. « Il y a un travail d’éducation à faire pour qu’ils se  préservent notamment du froid ou de la chaleur, ou qu’il sache économiser leur dos », reprend le médecin qui recommande aux entreprises d’étayer leur démarche d’amélioration des conditions de travail en s’appuyant sur les séniors. « Comme ils ont l’expérience de leur poste de travail, il faut les écouter pour revoir le processus et favoriser la coopération intergénérationnelle afin qu’il n’y ait pas de coupure et qu’ils soient toujours bien intégrés. »

La prévention de la pénibilité comme outil de management

> Pas facile de recruter de la main d’œuvre dans le secteur de l’agroalimentaire. Pour fidéliser et conquérir de nouveaux salariés, la Biscuiterie de l’Abbaye a fait de la prévention un outil de management.

Située près du petit village de Lonlay-l’Abbaye, dans l’Orne, la Biscuiterie de l’Abbaye regroupe 230 personnes dont la moitié travaille à la fabrication et au conditionnement. Un quart d’entre elles a plus de 50 ans. « Il y a quelques années, nous avons fait intervenir l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact) qui nous a proposé une étude sur l’évolution démographique de nos salariés », se souvient Gérard Lebaudy, son P-dg. Cette étude a mis en évidence le vieillissement annoncé de la pyramide des âges dans un contexte où l’âge légal du départ à la retraite serait repoussé. Sachant qu’il est difficile de recruter du personnel qualifié dans le secteur agroalimentaire, l’entreprise a décidé de créer une cellule d’amélioration continue qui permet de soulager les salariés des conséquences de la pénibilité du travail. Tous les services de l’entreprise y sont représentés.

Chacun des membres appartient d’ailleurs au CHSCT, exerçant auprès des salariés une action de terrain. « Des membres de cette cellule se sont portés volontaires pour être formés par des ergonomes à l’aménagement des postes de travail », poursuit le dirigeant qui consacre chaque année un budget (30 000 euros cette année) à l’amélioration des postes grâce à des équipements dédiés. Parmi lesquels, des tapis spéciaux pour soulager la position debout, des lève-palettes électriques qui évitent de se pencher pour manipuler des charges lourdes, mais aussi l’installation de tapis roulant.

En facilitant la réception des produits, cet équipement réduit l’amplitude des gestes, source de lombalgies et d’autres douleurs articulaires. En plus des études d’ergonomie des postes, la cellule a passé en revue chacun des métiers de l’usine afin de soulager les séniors les plus touchés par la pénibilité. Ces derniers ont la possibilité de faire du tutorat et de l’encadrement de stagiaires ou d’intérimaires. Le besoin existe car la biscuiterie ne ferme qu’une semaine par an et certaines périodes sont en surcroît d’activité. Pour l’heure le fabricant ne dispose pas encore suffisamment d’indicateurs pour donner des résultats chiffrés. En revanche, les retombées qualitatives sont bonnes car l’ambiance de travail s’est considérablement amélioré du fait que la direction se soit penchée sur le problème de la pénibilité et qu’elle ait accompagné ce discours d’actions concrètes. Par ailleurs, Biscuiterie de l’Abbaye a mis en vigueur son plan sénior, qui privilégie le maintien dans l’emploi des salariés les plus âgés. « Les séniors ont un entretien individuel et peuvent bénéficier d’un bilan de compétence. Ils peuvent aussi choisir de travailler à temps partiel à partir de 55 ans à charge pour l’entreprise de maintenir le même niveau de cotisations sociales. »

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