IGH : halte au feu !

En février 2003, la commission de sécurité s’invite à Radio France. Pas d’interview sur les ondes ni de concert pour ces spécialistes des normes et de la réglementation. Mais une inspection générale du bâtiment, sans doute le plus connu de l’audiovisuel français. Or ces experts doutent. Que se passerait-il en cas d’incendie ? « Nous avons fait tester la structure de la tour et de la petite couronne », explique Luce Rabillé, délégué à la protection et à la sécurité incendie de Radio France. « Les résultats ont montré que si un incendie se déclarait, la structure métallique, non protégée, s’écroulerait en un quart d’heure. » La grande couronne et la façade Seine, en béton, offraient de meilleures stabilités : 90 minutes pour la première et 30 à 60 minutes pour la seconde. Mais dans tous les cas, ce bâtiment, construit avant les premières réglementations sur le sujet, était loin du standard coupe-feu de deux heures aujourd’hui exigé. La commission de sécurité a donc rendu un avis négatif, entraînant des travaux considérables. Cet exemple illustre ce qui concerne un grand nombre d’IGH (Immeubles à grande hauteur).

Un changement de catégories. Le chantier a nécessité une redéfinition des catégories. La partie en bord de Seine a été requalifiée en établissement recevant du public (ERP). Principale conséquence : elle doit pouvoir être évacuée en entier. Trois escaliers ont donc été créés. Dans la grande couronne et la tour, en revanche, pas d’accueil du public mais un classement en IGH. Ce qui entraîne la nécessité de compartimenter. « Le principe du compartimentage est inscrit dans la réglementation d’octobre 1977 », explique Serge Horvath, responsable Risques et Sécurité chez Cimbéton (Centre d’information sur le ciment et ses applications) et ancien officier des sapeurs-pompiers de Paris, un temps détaché au ministère de l’Intérieur. « Il s’agit de faire en sorte que l’activité continue dans les parties non concernées, afin de limiter les pertes d’exploitation. Chaque compartiment doit être coupe-feu deux heures, et seul le compartiment concerné et les adjacents sont évacués en cas d’alerte. » Dans les deux IGH de Radio France, autour de 115 compartiments ont ainsi été définis – le nombre final pouvant encore évoluer légèrement d’ici la fin du chantier, prévue à la fin de l’année 2016. Chacun d’entre eux comptera deux escaliers pour l’évacuation.

Electricité et détection. « L’installation électrique a été totalement revue pour répondre aux normes », explique Luce Rabillé. « Des groupes électrogènes prennent le relais en cas de défaillance de l’alimentation. » Autre point-clé, la détection. 8.000 capteurs seront installés d’ici fin 2016, répondant à la logique de compartimentation : chacun ne devra enclencher l’alarme que dans les zones concernées. Il faut prévenir les personnes mais aussi mettre en place les premières dispositions pour contenir l’incendie. A Radio France, des sprinklers assurent l’essentiel de cette fonction. Mais ces appareils injectent une trop grande quantité d’eau pour certaines pièces sensibles. Dans les locaux abritant un matériel de haute technologie, c’est le brouillard d’eau qui prend le relais car il préserve les appareils. Quant au local électrique, son extinction est assurée au gaz, une technique souvent retenue dans les locaux sensibles. Siemens Building Technologies propose par exemple des produits au gaz pour les locaux informatiques des grandes entreprises, comme les Data Centers.

Le désenfumage, associant des volets et des clapets ainsi que la ventilation jouent un rôle-clé. « Il faut une amenée d’air même en cas d’incendie », explique Samuel Eskénazy, responsable de la prescription en Ile-de-France pour Promat, un acteur spécialisé dans la protection coupe-feu. « Les personnes doivent pouvoir respirer. Il faut aussi faire circuler les fumées et éviter la surpression à l’intérieur du bâtiment. » De même, il convient de protéger les issues d’évacuation en évitant que la fumée ne soit attirée dans les escaliers par le jeu des surpressions.

Réponses pour le coupe-feu. Pour le cloisonnement comme pour les gaines et conduits techniques, deux grandes familles de procédés existent sur le marché : les produits à base de plâtre ou de staff et les produits silicocalcaires. Promat s’est spécialisé dans les seconds avec quelques arguments porteurs. « Pour un coupe-feu donné, les plaques silicocalcaires seront moins épaisses que les solutions à base de plâtre », explique Samuel Eskénazy. « Une plaque Promat équivaut souvent à deux plaques de plâtre, même si ces dernières ont vu leur épaisseur augmenter ces dernières années. » Un atout pour le gain de place et la rapidité de mise en œuvre.

Autre famille, les produits verriers. Plusieurs acteurs interviennent sur ce marché. Promat propose des solutions de cloisonnement – l’entreprise a notamment équipé la Tour Montparnasse -, avec une pose sur ossature ou bord à bord. Les portes intérieures jouent elles aussi un rôle majeur en cas d’incendie. « Une porte intérieure doit afficher une tenue au feu égale à la moitié de celle exigée pour la cloison dans laquelle elle s’insère », explique Tony Duval, spécialiste du sujet chez Deya. Cette entreprise, à travers sa gamme Blocfer, propose un vaste éventail de modèles avec une bibliothèque de 300 produits. Le principe : substituer à l’âme alvéolaire des portes intérieures rencontrées en maison individuelle un matériau ayant un excellent comportement au feu. Panneaux de lin ou de médium, parfois associés à de la tôle, avec un recours fréquent aux bois exotiques : les recettes ne manquent pas pour créer des portes coupe-feu. « Il faut trouver le bon mix, en mettre assez, mais pas trop pour tenir dans des coûts raisonnables », poursuit Tony Duval. Les performances se déterminent aussi au niveau des joints intumescents qui se dilatent ou fondent à la chaleur mais ne s’enflamment pas. Et bien sûr, aucun des éléments intérieurs ne doit émettre de substance toxique ou asphyxiante en cas d’incendie.

Aussi important que l’intérieur, la structure du bâtiment. Rien ne sert d’empêcher le feu de se propager si l’immeuble s’effondre ! Des peintures intumescentes viendront protéger les poutres en acier ou en béton. Le flocage, projection de solutions fibreuses ou plâtrées, répond bien à l’enjeu. A Radio France, « nous avons traité la structure avec un flocage à base de plâtre », explique Luce Rabillé.

Évolution réglementaire. La remise aux normes de Radio France s’inscrit dans les cadres de l’arrêté de 1977. Elle puise toutefois quelques idées dans la nouvelle réglementation (arrêté du 30 décembre 2011). Celle-ci a été largement dictée par le souvenir du 11 septembre 2011 et de ses milliers de morts, occupants des immeubles et pompiers venus secourir les victimes et éteindre l’incendie. « Pendant plusieurs années, des équipes d’ingénieurs ont cherché à comprendre ce qui s’était exactement passé », explique Serge Horvath. « Un Boeing, avec le plein de kérosène, a percuté la tour et s’est encastré sur trois ou quatre niveaux, cisaillant les poteaux périphériques en acier. Toute la protection incendie a été déstabilisée, puis la structure, sous l’effet de la chaleur dégagée par l’incendie du carburant, a été affaiblie. Le kérosène a certainement coulé le long des escaliers, propageant le feu dans les étages inférieurs. »

Difficile d’éviter ce genre d’événements. Mais les Pouvoirs publics ont renforcé la réglementation. « Deux types d’établissements ont été ajoutés dans l’arrêté », explique Eric Martin, référent technique pour la sécurité incendie et l’accessibilité à l’Apave. « Les tours de contrôle dans les aéroports font l’objet d’un chapitre avec un cahier des charges spécifique pour la sécurité de ce type d’établissement. D’autre part, a été créée la catégorie Immeuble de très grande hauteur (ITGH), de plus de 200 m. » Ces nouvelles exigences ne s’appliquent qu’aux constructions neuves. Mais alors que le secteur du bâtiment traverse une crise profonde, les projets de tours se multiplient dans le monde. Chine, Dubaï… les nouveaux géants économiques entendent marteler leur puissance en pulvérisant des records de hauteur. En France, plusieurs tours sont sorties de terre ces dernières années et d’autres sont encore à l’étude non seulement à La Défense et à Paris mais aussi dans certaines grandes métropoles comme Lyon ou Marseille.

Pour Serge Horvath, la réglementation française a porté ses fruits. « Elle coûte cher à appliquer mais aucun incendie majeur n’a été signalé dans des tours françaises », souligne-t-il. Pourtant, le risque évolue. « Jusqu’à présent, la réglementation ne s’est tournée que vers les départs de feu accidentels. Or de nouvelles menaces apparaissent. L’incendie, au Moyen-Orient par exemple, devient une arme de guerre. Chez nous, chaque 31 décembre, 1.000 voitures sont brûlées. Il faudra sans doute – et je ne suis pas le seul à le penser – prévoir aussi des protections contre les incendies d’origine criminelle. » Ou quand la technique rejoint la sécurité intérieure.

Frédéric Hermant

Le béton prend de la hauteur

La majorité des tours récentes est construite en béton. Les progrès technologiques autour de ce matériau ont permis de réduire sensiblement la section des structures porteuses (poteaux, passés en quelques dizaines d’années de 1,50 m à 0,80 m de large). Quant aux bétons à haute performance mécanique, ils passent sans problème les exigences de sécurité, en prévoyant une légère surépaisseur et des « grillages de peau ». Les granulats (pierre ponce, argile expansée…) ajoutés dans les nouveaux bétons thermiquement plus performants jouent en faveur de la sécurité, ces matériaux ayant une excellente tenue au feu.

Mais quid des alternatives ? Le métal peut conserver sa place, tant que les précautions sont prises pour le protéger correctement. La polémique viendra assurément du bois. Parmi les 34 projets retenus par le Gouvernement pour lancer la nouvelle France industrielle, figure la construction d’immeubles de grande hauteur en bois. La filière bois pense pouvoir relever le défi. Elle sera observée à la loupe par le monde du béton. « Le problème vient surtout de la mise en œuvre », souligne Serge Horvath, responsable Risques et Sécurité chez Cimbéton (Centre d’information sur le ciment et ses applications). Des joints mal recouverts ou des percements de canalisation dans la paroi préfabriquée créeront des passages idéaux pour les flammes. Aux professionnels du bois de lever les doutes !


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