Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Risques industriels et environnementaux

Ghizlane El Jaouhari, Responsable pôle Management et RH chez Apave : « Traiter les risques psycho-sociaux requiert une approche rigoureuse et un suivi individualisé »

Le stress au travail s’est imposé, en quelques années, comme un des thèmes majeurs de la santé et sécurité au travail. Les suicides de salariés chez Renault, France Télécom et Thales, ont rendu encore plus passionnelle et primordiale la problématique de la gestion du stress en milieu professionnel. Mais que recouvre réellement cette notion un peu fourre-tout de « stress au travail » ? Ghizlane El Jaouhari, Responsable pôle Management et RH chez Apave, nous donne son point de vue d’expert.

Info.expoprotection.com : Madame El Jaouhari, qu’est-ce que le stress au travail ? Peut-on en donner une définition précise ? Quelles peuvent en être les causes ?

Ghizlane El Jaouhari : « Le stress au travail recouvre un ensemble de risques qui ont toujours existé dans le monde professionnel. Ce qu’on appelle désormais risques psycho-sociaux sont dus aux transformations que connaît le monde du travail, à la conjoncture économique, à des réalités professionnelles et situationnelles complexes et contraignantes… Autant d’éléments qui font qu’il est très difficile de définir précisément la combinaison des facteurs de risque entre eux et d’attribuer leurs effets à une cause précise. Ces derniers peuvent être divers. Un vécu professionnel difficile peut s’exprimer par un simple mal-être ou par des formes plus extrêmes, comme des actes violents envers les autres ou soi-même ».

 

Info.expoprotection.com : Le caractère un peu fourre-tout du stress au travail ne nuit-il pas à la sérénité des débats ?

Ghizlane El Jaouhari : « Il est évident que la réalité que recouvrent les risques psycho-sociaux est aujourd’hui parasitée par beaucoup de subjectivité, d’émotion et de passion. Pour aborder ces problèmes et y trouver remède, il faudrait d’abord qu’on se mette d’accord sur ce qu’on entend par risques psycho-sociaux. Ensuite, il me semble judicieux de prendre une certaine distance afin de bien comprendre que ce type de risque à une origine multi-factorielle : l’organisation du travail, le métier en lui-même, la communication au sein de l’entreprise ou du service, les relations entre collaborateurs, la culture individuelle et celle de l’entreprise… ».

 

Info.expoprotection.com : Ne cherche-t-on pas à plaquer sur des situations individuelles, éminemment personnelles, un modèle d’explication collectif ? Ne gomme-t-on pas l’individu et son caractère propre dans ce type de débat ?

Ghizlane El Jaouhari : « Il est certain que soumises à un environnement donné, deux personnes ne vont pas vivre de la même manière, ne vont pas subir ou s’adapter à cet environnement de la même manière. Donc, la politique et les dispositifs de prévention doivent articuler approche individuelle et approche collective ».

 

Info.expoprotection.com : Peut-on faire la part des choses entre ce qui dans le stress au travail est du ressort du privé et du ressort du professionnel ?

Ghizlane El Jaouhari : « Cela est difficile. Pour schématiser, on pourrait dire qu’il existe deux types de stress au travail : un stress occasionnel et une forme chronique. Une fois cela posé, il faut considérer les manifestations de ce stress. Elles peuvent s’exprimer différemment : au travail, en dehors du travail mais avec une origine professionnelle, dans le travail par extension de difficultés extra-professionnelles. Il faut bien comprendre cette interaction constante entre les facteurs privés et professionnels. Mais, quelle que soit la cause d’une manifestation d’un mal-être au travail, il faut que l’entreprise se dote des moyens et des relais capables d’assurer la prévention : DRH, médecin du travail, infirmière, encadrement, sensibilisation des collègues, représentants de la direction formés à ces problématiques, etc. ».

 

Info.expoprotection.com : Concrètement, quelles sont les différentes méthodes pour lutter contre les risques psycho-sociaux ?

Ghizlane El Jaouhari : « Il existe trois logiques différentes : la primaire, la secondaire et la tertiaire. La première vise à s’attaquer à ce qui génère le stress au travail : les facteurs de risque (organisation, management, changements induits, etc.). La deuxième privilégie la mise à disposition des personnes des moyens pour gérer leur réalité quotidienne au travail, par exemple des outils qui leur sont nécessaires pour la gestion de leur stress, des formations pour apprendre à agir sur ses émotions, changer ses modes de penser… La logique tertiaire est celle qui part d’un constat simple : il y a souffrance et mal-être. Ils sont clairement établis. Cette logique vise à accompagner individuellement, avec un soutien psychologique de la personne. On voit aujourd’hui beaucoup d’entreprises qui travaillent sur les niveaux 2 et 3, ce qui est déjà un progrès. Mais il faut qu’elles comprennent qu’il ne s’agit que d’une vision à court terme. Pour agir sur le long terme, il faut remonter le plus possible à la source des problèmes : c’est la logique primaire ».

 

Info.expoprotection.com : Au-delà des drames qui font actuellement la une des média, pensez-vous que les choses évoluent dans le bon sens ?

Ghizlane El Jaouhari : « Le fait que des entreprises aient reconnu qu’il y a des problèmes et qu’elles aient mis en place des outils d’accompagnement est en soit un progrès. Elles ont par ailleurs de plus en plus recours à des diagnostics, des formations pour se professionnaliser dans leur approche de la prévention, des états des lieux. D’autres ont utilisé la mise en place du document unique pour y qualifier les risques psycho-sociaux. Cela va dans le bon sens, même si cela reste des exceptions ».

 

Info.expoprotection.com : Quand on se penche sur les résultats d’enquêtes comme celle que vient de réaliser l’Apave, on constate que les ouvriers paraissent plus soucieux de l’accident mécanique que des troubles liés au stress. Dans une société en pleine désinsdustrialisation, ne va-t-on pas voir exploser le nombre de pathologies liées aux risques psycho-sociaux qui semblent plus concernés les cols-blancs que les ouvriers ?

Ghizlane El Jaouhari : « Je pense que si rien n’est fait, nous allons être confrontés à plus en plus de problèmes de ce type pour la simple raison que nos environnements, nos contraintes de travail et modes d’organisation changent. Nous vivons dans une société de services, tertiaire. Comme le souligne le Professeur Michel Debout, le XXIème siècle doit être à la santé mentale ce que le XXème siècle a été à la santé physique des travailleurs. »

 

 

* Troisième enquête Apave/TNS Sofres réalisée en mai 2009, auprès d’un échantillon de 1 000 personnes représentatif des Français âgés de 18 ans et plus, interrogées en face à face à leur domicile. Méthode des quotas et stratification par région et catégorie d’agglomération. 

 

> Pour consulter l’enquête Apave/TNS Sofres

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