Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Risques industriels et environnementaux

BTP | Comment faire de la sécurité une obsession ?

Même si le taux de fréquence des accidents professionnels avec arrêt de travail tend à diminuer, la sécurité dans le BTP reste préoccupante. Une meilleure organisation des chantiers pourrait réduire les risques. Par ailleurs, les coordinateurs sécurité devraient voir leur rôle renforcé.

Il suffit de jeter un œil sur n’importe quel chantier, petit ou grand, pour s’en rendre compte : le BTP est, par nature, un secteur particulièrement accidentogène. Ici, les risques sont multiples : travail en hauteur, utilisation d’outils et d’engins dangereux, accumulation de matériaux divers, intervention simultanée de multiples corps de métier, conditions météorologiques changeantes, environnement sonore parfois oppressant, manipulation d’objets lourds, ou toxiques, émissions de poussières, postures délicates… Les facteurs de danger s’accumulent.

Et de fait, le BTP est le secteur le plus affecté par les accidents du travail et les maladies professionnelles. En 2009, dernière année recensée par les statistiques de la Caisse nationale d’assurance maladie des travailleurs salariés (Cnamts), il a enregistré 120 386 accidents avec arrêt de travail – dont 8712 provoquant une incapacité permanente – et 141 décès. Soit un salarié sur 13 victime d’un accident du travail, 4,4 jours d’interruption de travail par salarié et par an, et un décès sur chantier tous les 2,6 jours…

Un taux de fréquence d’accidents supérieur aux autres secteurs

Les principaux risques du travail sur chantier ? Ils varient, bien sûr, selon le corps de métier. Mais au global, prédominent, en terme de gravité, les chutes de grande hauteur (souvent fatales) et, en fréquence, les chutes de plain pied souvent liées à l’encombrement des chantiers. Aussi élevés soient-ils, les chiffres de la Cnamts masquent cependant un mouvement constant d’amélioration. Le taux de fréquence des accidents professionnels avec arrêt de travail est passé de 70 pour mille au début des années 1990 à 48 pour mille. N’empêche : il reste bien supérieur à la moyenne des autres branches (23,40 pour mille) ! Car, avec 8,8 % des effectifs du régime général, le BTP concentre 18,5 % des accidents avec arrêts et 26,2 % des décès ! Et le taux de gravité des accidents y atteint un niveau double de la moyenne : 2,8 contre 1,3. Le bilan est lourd également en termes de maladies professionnelles qui, comme dans tous les secteurs, ne cessent de progresser : le BTP contribue pour 11,9 % à leur nombre total. En cause, notamment, les TMS (troubles musculosquelettiques) imputables souvent à la manutention d’objets lourds et aux vibrations. Sans parler bien entendu des cancers liés à l’amiante et des problèmes de surdité.

Une profession bien encadrée

Pourtant, les partenaires sociaux ne pratiquent pas la politique de l’autruche. « Au contraire, souligne Philippe Bourges, ingénieur prévention des risques professionnels de la Cnamts, nous avons la chance de pouvoir discuter avec des fédérations représentatives, qu’il s’agisse des employeurs ou des salariés, toutes conscientes de la situation et plutôt volontaires pour y remédier. »

La profession est du reste très encadrée : chaque chantier faisant intervenir plus d’une entreprise * doit ainsi être suivi, dès la conception de l’ouvrage et jusqu’à sa réalisation finale, par un coordonnateur sécurité et protection de la santé, dont les fonctions sont définies par la loi. Celles-ci vont encore être renforcées par un prochain décret (lire encadré), qui devrait être publié d’ici la fin de l’année.

De leur côté, les organismes paritaires travaillent sur des recommandations qui orientent les entreprises vers le bon choix de matériel ou de pratiques : la Cnamts a récemment émis des recommandations sur l’installation des échafaudages roulants. Elle travaille actuellement sur les conditions de travail des grutiers, l’accueil sur le chantier des nouveaux et des intérimaires et les modalités de pose ou d’entretien des panneaux photovoltaïques. Afin d’apporter des réponses concrètes aux problèmes de prévention, l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) engage quant à lui des programmes de recherche : actuellement, il développe ainsi un dosimètre permettant d’évaluer l’exposition à l’amiante des ouvriers, travaille sur un détecteur de réseaux enterrés (gaz, électricité, téléphone), ou encore sur un système permettant d’éviter les collisions entre engins de travaux et personnels, souvent dramatiques, notamment dans les travaux publics.

Bref, les bonnes pratiques sont répertoriées, et une importante offre de formation existe pour sensibiliser les salariés – mais aussi les patrons ! – aux problématiques de sécurité : le réseau des caisses d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat) propose différents systèmes d’aide pour financer les investissements qui améliorent la sécurité et incite à la formation des salariés. La profession est, en outre, dotée depuis 1947 d’un organisme spécialisé sur la sécurité : l’Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (OPPBTP). C’est le conseil de la branche en matière de prévention, sécurité, santé et améliorations des conditions de travail. Avec trois missions : conseiller, former et informer.

Des recherches pour comprendre les comportements

Le recours aux sciences humaines et sociales apparaît de plus en plus nécessaire pour analyser les problématiques des rapports aux risques professionnels dans le bâtiment et les travaux publics. Partant de ce constat, l’Ecole centrale Paris, l’Organisme professionnel de prévention du BTP (OPPBTP) et le Groupement national multidisciplinaire de santé au travail dans le BTP (GNMST-BTP) viennent de former une équipe de chercheurs et collaborateurs sur ce sujet. L’objectif est de mener une recherche-action, coordonnée par Patrick Obertelli, professeur à l’ECP, destinée à la fois à produire des connaissances scientifiques et à apporter des réponses pragmatiques aux professionnels du BTP. Un chercheur en sciences sociales de l’université de Carleton au Canada participera également à ces travaux.

Sur le terrain, de multiples TPE

Mais les pratiques peinent à s’adapter. Accès aux chantiers peu commodes pour des engins pourtant délicats à manier, ouvriers sans casque, gants ou chaussures de sécurité, échafaudages escaladés de façon acrobatique, travail en hauteur sans harnais, protections auditives inutilisées, matériaux posés au petit bonheur la chance, chefs de chantier parfois peu mobilisés… La situation semble souvent préoccupante. Principale raison incriminée : la petite taille des acteurs. Deux entreprise du BTP sur trois emploient moins de 20 personnes, et la taille moyenne des établissements était, en 2008, de 5,4 salariés. Ici, la course au délai constitue la principale préoccupation. Les salariés passent rarement au siège de leur entreprise et se trouvent donc facilement coupés du discours managérial, sauf engagement fort de leur direction. Difficile dans ces conditions de dégager le temps nécessaire pour envoyer le personnel en formation sécurité. Même si, in fine, l’entreprise serait gagnante, y compris en termes économiques : selon l’OPPBTP, le coût des accidents représente 5 à 10 % de la masse salariale selon les métiers, soit, au total, près de 1,5 milliard d’euros par an auxquels s’ajoutent 3 à 5 milliards de coûts indirects.

Mais peut-être est-il illusoire de demander à une TPE de mettre en place les systèmes de management de la sécurité identiques à ceux que s’offrent les grands groupes comme Vinci. « En réalité, une grande partie des problèmes pourrait être résolue par une organisation plus efficiente des chantiers », estime Gilles Galichet, ergonome, ergomotricien et consultant associé de la société Valessentia. Comme l’utilisation d’un management « visuel », avec des standards de rangement, de travail et de sécurité, et une gestion plus serrée des procédures de travail. « Bien souvent, les chantiers ne sont guère organisés pour simplifier la tâche des intervenants, qui se trouvent fréquemment isolés, ce qui peut créer des situation dangereuses. »

Le coordonnateur santé et protection de la santé (SPS) bientôt renforcé dans ses fonctions

Institué au début des années 1990, le coordonnateur SPS est l’une des clés de voûte de la prévention sur les chantiers. Nommé par le maître d’ouvrage (le client), le coordonnateur intervient dès la conception du bâtiment et coordonne les mesures de prévention prévues par le maître d’ouvrage et les entreprises intervenant sur le chantier. Mais sur le terrain, sa tâche n’est pas toujours facile. Un bilan mené par le cabinet Kynos a ainsi montré que ces coordonnateurs sont souvent associés trop tardivement aux phases de conception. Or, si intégrer la sécurité à l’architecture même d’un bâtiment peut augmenter son coût, cette dépense sera bien moindre que s’il faut intervenir après. Mieux vaut, par exemple, prévoir des ouvertures suffisamment larges pour pouvoir installer les nacelles nécessaires aux travaux sur les bâtiments en hauteur. Ou, encore, prévoir des garde-corps sur les toitures. Autre problème : parfois peu rémunérés, ils sont incités à multiplier les missions, quitte à en prendre trop à la fois.
Le projet de nouveau décret propose de renforcer leur formation, mais aussi leur rôle vis-à-vis du maître d’ouvrage, et de garantir leur implication très en amont des travaux. Il vise aussi à améliorer les relations contractuelles entre les maîtres d’ouvrage et les coordonnateurs, pour que ces derniers aient vraiment les moyens de leur mission. Le décret, pour lequel la profession est largement consultée, pourrait être promulgué à la fin de l’année.

Réfléchir différemment

Sans doute aussi faut-il apprendre à réfléchir autrement, comme le propose Philippe Négroni, directeur de l’Agence régionale pour l’amélioration des conditions de travail (Aract) en Corse. Il propose notamment de mieux écouter les ouvriers qui ont, au fil des ans, développé des savoir-faire de prudence et perçoivent les formations comme des théories non applicables sur le terrain. « Un compagnon qui pose du marbre en façade trouvera par exemple les gants de protection gênants car ils l’empêchent de sentir quand la surface du matériau est parfaite », constate le directeur. « Alors peut-être faudrait-il arrêter de penser à la place des gens et les associer vraiment au travail de réflexion sur la prévention. »

A l’INRS, Alain Lebrech, responsable du pôle construction, manutention, levage et transport, le confirme : « Nous nous sommes rendus compte qu’existait sans doute une meilleure approche que celle des bons “gestes et postures” que nous enseignions traditionnellement. De plus en plus, nous cherchons à analyser non simplement les gestes, mais aussi les vraies situations de travail. »

* Les chantiers des particuliers-habitants sont, en général, exemptés.

Catherine Bernard /Agence TCA.

Chez Vinci, les patrons évalués en fonction de leurs résultats sécurité

Satisfait Jörgen Mareau ? Pas vraiment. Certes, le directeur prévention de Vinci Construction France affiche des résultats en matière d’accidents du travail bien meilleurs que ceux de la profession : un taux de fréquence des accidents avec arrêt de travail de 20 pour mille (contre 48 pour la branche) , un taux de gravité de 1,6 (contre 2,8), soit deux fois moins qu’il y a une décennie. « Mais elles restent bien moins bonnes que celles qui sont obtenues, par exemple, en Grande Bretagne, où il y a deux fois moins d’accidents mortels ! Et pour cause : les responsables sont là-bas directement sanctionnés. De toutes façons, martèle-t-il, nous ne pouvons avoir en la matière qu’un seul objectif : le zéro accident. » La sécurité est devenue, ces dernières années, une priorité du groupe qui emploie, en métropole, quelques 20 000 collaborateurs. Un véritable système de management de la sécurité a été mis en place: sur le terrain, 148 collaborateurs – responsables qualité, prévention et environnement – portent la culture de la sécurité dans les entreprises du groupe et passent au moins la moitié de leur temps sur les chantiers.
Chaque semaine, en général le lundi matin, chaque chef de chantier organise un quart d’heure sécurité où sont abordés les problèmes concrets. La sécurité fait partie des critères d’évaluation des patrons opérationnels et le groupe s’astreint, dans certains domaines, à des contraintes plus lourdes que celles déterminées par la réglementation : « Par exemple, nous contrôlons nos grues plus fréquemment, ou encore, nous clôturons complètement les plates-formes d’encorbellement. »
Depuis le début de l’année, Vinci Construction France affiche des ambitions encore plus poussées pour sa politique de prévention : « Nous sommes arrivés à un palier où il faut créer une nouvelle dynamique pour progresser encore. Concrètement, chaque direction doit, cette année, diviser par deux son taux de fréquence des accidents. » Pour cela, un groupe de réflexion et de progrès (Grep) a été formé. Originalité : il réunit 20 patrons opérationnels pour seulement 10 préventeurs. Le message est clair : sans implication réelle du management, aucune politique de sécurité ne portera durablement ses fruits. Le Grep réfléchit, entre autres, à généraliser les ascenseurs de chantier pour faciliter le transport des charges dans les étages, à mettre en place tout un système d’indicateurs pour évaluer l’implication réelle des patrons dans la politique de sécurité (nombre de visites sécurité inopinées sur le terrain, d’entretiens avec des préventeurs, etc.), ou encore à mieux organiser le travail sur chantier pour prévenir l’apparition de maladies professionnelles.

Chez Biomat Corse, la sécurité passe aussi par les matériaux utilisés

Pour Biomat Corse, une TPE de quatre personnes qui construit des maisons particulières sur l’île de Beauté, la sécurité passe d’abord par le choix des matériaux utilisés : car depuis 2002, elle pratique exclusivement l’écoconstruction. Elle utilise notamment des briques monomurs, cuites sans adjuvants chimiques, et collées avec des mortiers spéciaux. Un matériau plus facile à manier et moins abrasif pour la peau que les parpaings et qui rend inutile l’usage des (bruyantes) bétonnières. Biomat a aussi banni la laine de verre, au profit de la laine de chanvre ou de mouton, ce qui évite à ses employés de porter combinaisons et masques protecteurs. Sur les chantiers, quelques règles de base sont systématiquement appliquées : « Tous les fers en attente sont recouverts de bouchons pour ne pas blesser et nous nettoyons toutes les semaines les chantiers, pour éviter l’encombrement », explique Jérome Leca, directeur de travaux et fils du fondateur.
Mais même si l’entreprise n’a jamais eu à déplorer d’accident, il le reconnaît : ses ouvriers ne portent pas toujours le casque ou le harnais de sécurité que la réglementation pourtant impose. « Et les postures, pour porter des charges lourdes par exemple, ne sont pas toujours adaptées alors qu’elles pourraient, à terme, porter préjudice à nos salariés. » Faire rentrer les consignes de sécurité dans les mœurs n’est pas toujours facile, d’autant que la main d’œuvre est, ici, particulièrement difficile à recruter. La sécurité oblige également la TPE à externaliser certaines tâches : « Pour la conduite d’engins, par exemple, nous ne pouvons utiliser que des personnels spécifiquement formés, ce qui nous contraint à faire appel à des sous-traitants, sur lesquels nous avons évidemment moins de contrôle. » Pour mieux sensibiliser son personnel et l’impliquer dans sa démarche « sécurité », Biomat l’a récemment invité à participer à la révision de son document unique d’évaluation de la sécurité. Mais la sensibilisation est une tâche de longue haleine !

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