Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Sûreté et sécurité

Sociétés privées de sécurité : la R&D et l’innovation balbutiantes

Avec des marges et des prix tirés à la baisse, les sociétés de sécurité ne sont pas en bonne posture pour financer des programmes de recherche et développement, voire des projets d’innovation. Mais, sous l’effet de la digitalisation et de la robotique, la culture de l’innovation infuse lentement dans la profession.

En matière de recherche et développement (R&D) en sécurité-sûreté, les fournisseurs de produits ou les éditeurs de logiciels, voire les startup de l’intelligence artificielle s’illustrent plus souvent que les sociétés privées de sécurité. D’autant que, selon un rapport parlementaire du 25 mai 2021 sur les enjeux économiques de la sécurité privée, « près d’une entreprise sur deux fait part d’une réduction de ses investissements en matière R&D notamment ». Et encore, il s’agit essentiellement d’ETI (entreprises de taille intermédiaire) ou de sociétés de grande taille. Il faut dire que, pour les PME de la sécurité privée, la R&D ou l’innovation réclament des efforts financiers trop importants. « Surtout lorsque seules 66 % des entreprises affichent une rentabilité, contre 69 % en 2019 », estime, dans son Atlas économique 2021 de la sécurité, Patrick Haas, directeur des rédactions d’En toute sécurité.

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Structurellement, les sociétés privées de sécurité peinent plus à financer de de la R&D ou de l’innovation que les fabricants ou les éditeurs de logiciels. © Ousa Chea / Unsplash

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Stéphane Schmoll est expert en sécurité globale et dirigeant de Sos Conseil. © D.R.

Des différences culturelles

« Les sociétés privées de sécurité ont toujours été en prise avec les technologies innovantes de leurs fournisseurs, intégrateurs et installateurs, souligne Alexandre Fousse, vice-président du Club des jeunes cadres en sécurité& (CJCS). Mais les voir s’impliquer elles-mêmes dans l’innovation est un phénomène assez récent qui semble provenir du digital et de la robotique. » En termes de culture, on se retrouve avec deux filières, qui ont du mal à se rejoindre : « Les fabricants de systèmes de sécurité électronique et les éditeurs de logiciels éprouvent parfois certaines difficultés à trouver de véritables partenaires de co-innovation auprès des sociétés privées de sécurité, constate Stéphane Schmoll, expert en sécurité globale et dirigeant de Sos Conseil. En effet, avec des prix souvent tirés à la baisse, les sociétés de sécurité n’ont généralement pas les moyens de financer de la recherche ou de l’innovation. » Bref, seules les grandes entreprises peuvent se l’autoriser. Comment font-elles ?

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L’application Sonect by Loomis permet de dématérialiser les DAB. © Loomis

Sécuriser la gestion du cash chez les commerçants

Spécialiste du transport de fonds et de la gestion fiduciaire (collecte, tri, valorisation, livraison de billets de banques), le groupe suédois Loomis AB, développe trois offres innovantes sur deux créneaux : la sécurisation des espèces chez les clients, notamment chez les commerçants, et la lutte contre la désertification bancaire dans les territoires. Concernant le premier volet, Loomis propose le service SafePoint, un coffre-fort connecté installé dans l’arrière-boutique du commerçant qui, doté d’un lecteur automatique de billets de banque, avale les billets valides et rejette les faux. « Ce coffre est connecté à notre système d’information. En fin de journée, nous envoyons à la banque du commerçant le montant des espèces stockées, explique Philippe Escot, directeur marketing de la filiale française (4 500 salariés). À son tour, la banque du commerçant crédite son compte. » C’est ce que l’on appelle du ‘‘Crédit à J’’ (instantané).

« Notre processus d’innovation nous a conduit à sélectionner les équipements (lecteurs automatiques de billets, coffres-forts avec des contenances plus ou moins importantes selon les besoins des commerçants) et à développer des interfaces avec les systèmes d’information des banques, précise Philippe Escot. Pour emporter l’adhésion des deux premières banques, il nous a fallu beaucoup de temps. À présent, presque toutes les banques françaises proposent du Crédit à J. », Ce programme d’innovation, qui a démarré il y a sept ou huit ans, bénéficie aujourd’hui d’un réseau de plusieurs milliers de coffres-forts connectés en France et en Europe. Point fort : le client ne prend plus de risque en se déplaçant à sa banque pour y déposer des espèces.

Endiguer la désertification bancaire dans les territoires

Sur le volet de la désertification bancaire dans les territoires, le groupe suédois va plus loin. « Lorsqu’une agence bancaire ferme dans un village, les commerçants locaux perdent une grande partie de leur clientèle car les les consommateurs vont faire leurs courses là où se trouve le DAB », analyse Philippe Escot. D’où le développement de l’offre Cash 24/7 de Loomis. À savoir un DAB connecté conçu pour les commerçants, les mairies, les collectivités territoriales et les aéroports. « La France a été pilote de ce projet et nous prévoyons de déployer une cinquantaine de DAB à notre marque à la fin de l’année. D’autres pays européens vont suivre », confie Philippe Escot. La France a été pilote.

Enfin, Loomis mise sur la FinTech (start-up technologique de la finance) zurichoise Sonect, dans laquelle le groupe a pris une participation il y a trois ans. La jeune pousse a développé une application pour smartphone et tablette qui dématérialise les DAB chez les commerçants. Gratuite pour ces derniers ainsi que pour le consommateur, Sonect by Loomis géolocalise le magasin de proximité dans lequel la personne peut retirer du cash. « L’application génère un code-barres que le consommateur montre au commerçant. Après l’avoir scanné, ce dernier délivrera la somme demandée en billets de banque », décrit Philippe Escot. On s’en doute, le procédé de la start-up suisse est particulièrement sécurisé. Et, à l’instar des Point Relais, le commerçant est rémunéré pour opérer ce service. « En Suisse, près de 3 000 commerçants proposent ce service. En France, nous préparons sa mise sur le marché », confie Philippe Escot qui envisage d’embarquer cette technologie dans les application mobiles des banques.

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L’outil de Securitas peut prédire le lieu, la date et l’heure à laquelle des activités criminelles sont susceptibles de se produire. © Securitas

Miser sur l’analyse prédictive

En matière d’innovation, Securitas (1,048 milliard d’euros de chiffre d’affaires 2020, 325 000 salariés répartis dans 47 pays et plus de 150 000 clients) se distingue avec ses travaux sur l’analyse prédictive des risques. Utilisant des algorithmes d’intelligence artificielle, son outil peut prédire le lieu, la date et l’heure à laquelle des activités criminelles sont susceptibles de se produire. Mis au point en Suède, l’algorithme offre une précision de plus de 80 %. « L’analyse prédictive prend en compte un grand nombre de données anonymisées recueillies par les salariés de Securitas. Mais également des données de mobilité délivrées par des entreprises de télécommunication », indique le groupe suédois dans son rapport annuel d’activité 2020-2021. Le géant de la sécurité travaille sur des modèles similaires adaptés à d’autres pays. L’entreprise compte alors proposer ce service à ses clients qui pourront, s’ils le souhaitent, bénéficier d’analyses comparatives de leur secteur. Quant à Securitas, le groupe prévoit d’exploiter pour son compte ces données de prévision afin de mieux planifier ses missions.

Financer une chaire sur le vivre ensemble

De son côté, Samsic (2,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2020, 93 000 salariés, 30 000 clients) a remporté le 17 juin dernier, via sa filiale Sam’Drones, le premier prix des Trophées des Achats dans la catégorie Challenge des fournisseurs innovants, grâce à son activité de nettoyage haute et basse pressions par drone. Cette technique innovante permet de nettoyer des zones difficiles d’accès à plus de 40 mètres de hauteur et ainsi de réduire considérablement les situations accidentogènes pour le personnel. Cette innovation s’inscrit dans la démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) afin de proposer une stratégie performante et cohérente qui apporte du sens à ses clients comme à ses collaborateurs.

Innovation d’usage

Pour sa part le groupe familial Seris (630 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2020, 30 000 salariés dans le monde dont 7 500 en France) s’investit dans l’innovation d’usage. « Nous ne faisons pas de R&D. Nous ne développons pas non plus de solutions technologiques comme les fabricants de sécurité électronique ou les éditeurs, précise Cédric Périer, président exécutif de Seris France qui s’appuie sur les solutions de Trackforce Valiant. Nous faisons de l’innovation d’usage et de processus basés sur la digitalisation. C’est de l’amélioration continue depuis environ cinq ans. Aujourd’hui, nous cherchons à accélérer cette dynamique. »

Tout a démarré avec l’application smartphone qui aide l’agent de sécurité à gérer ses rondes, notifier les anormalités, générer ses rapports et suivre les plans d’action . « Nous capitalisons sur notre expérience dans l’usage de cette technologie avec de nouveaux tableaux de bord de gestion depuis un an, reprend Cédric Périer. Lorsqu’un visiteur arrive au PC de sécurité, il signe électroniquement avec son doigt. Le salarié concerné est alors automatiquement averti qu’il doit venir le chercher à l’entrée. On retrouve ce type d’automatisation pour générer des badges visiteurs ou de badges permanents, voire également pour la traçabilité des entrées et sorties. » Précision : pour mener à bien ses programmes d’innovation, Seris dispose d’une cellule d’innovation d’une dizaine de collaborateurs – dont cinq permanents.

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Le programme KDog vise à entraîner les chiens à détecteur le cancer du sein. © Seris

Mécénat de compétences

Depuis cinq ans, Seris s’est engagé dans un mécénat de compétences. Baptisé KDog, ce projet, dont une seconde convention de trois ans a été renouvelée en 2020, vise à détecter les cancers du sein par l’odorologie canine. Après être devenus experts dans l’art de détecteur l’odeur des explosifs, des armes, de la drogue, voire du Covid… les chiens pourraient renifler les cancers du sein et bien d’autres. « Nous mettons à la disposition de l’Institut Curie une équipe de trois experts cynophiles 100 % dédiés à KDog, l’équipement technique (locaux, infrastructures, cônes, appareils de monitoring…) ainsi qu’un soutien financier pour le bon déroulement de l’expérimentation scientifique, indique Cédric Périer. Aujourd’hui, nous en sommes à la phase d’étude clinique. »

Marque employeur

En rupture avec l’activité initiale de l’entreprise, cette activité scientifique menée sur un temps long n’en est pas moins logique : « Nos prestations, qui visent à rendre le monde plus sûr, sont 100 % humaines. Pour assurer nos missions, nous avons besoin de salariés en bonne santé, insiste Cédric Périer. Nous remettons l’humain au centre des débats. Ce programme n’a pas de répercussion à court terme sur nos activités. » Sauf, peut-être, en matière de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). « Cela permet de faire parler de nous de manière différente de ce que nous faisons habituellement. Cela contribue aussi au développement de notre marque employeur ». Pas négligeable à l’heure où il manque 20 000 agents de sécurité en France. Sur le moyen terme, un tel projet scientifique porte le germe d’une culture interne, de méthodologies de détection cynophile soit plus rapides soit différentes. « Nous réfléchissons à des actions de collaboration en direction des startups pour la période 2022-2025. Nous sommes en train d’en rédiger le plan stratégique. »

Erick Haehnsen

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