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Santé et qualité de vie au travail

Joelle Adrien (INSV) : « Faire la sieste contribuerait à réduire les risques d'accidents routiers la nuit et l'après-midi »

Interview du docteur Joëlle Adrien, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) et présidente de l'Institut national du sommeil et de la vigilance (INVS) qui a organisé, avec la fondation Vinci Autoroutes, une table ronde intitulée ''La somnolence au volant, comment sensibiliser les entreprises et leurs collaborateurs ?". Quels sont les exemples les plus aboutis ?

A quelques semaines de la 17ème journée du sommeil qui se déroulera le 17 mars prochain, avez vous le sentiment que les Français dorment suffisamment ?
Un tiers de la population ne dort pas assez. Selon l’enquête sur le sommeil que nous réalisons chaque année, les Français dorment 7 heures durant la semaine et 8 heures le week-end. Ce différentiel entre les jours de travail et les jours de repos est un indice du manque de sommeil en conditions de travail. Si dormir est un besoin très personnel, nombreux sont ceux qui essaient de « rattraper » le week-end une partie du sommeil qui leur a manqué pendant la semaine.

En quoi ce manque de sommeil représente-t-il un danger sur le long terme ? Et quels sont les symptômes avant-coureurs ?
Lorsqu’on est en dette de sommeil, cela se manifeste à court terme par une somnolence dans la journée. Sur le long terme, le manque de sommeil augmente les risques cardio-vasculaires (hypertension), les troubles métaboliques (obésité, diabète), les processus inflammatoires (baisse des défenses immunitaires et moindre résistance aux maladies) et troubles de l’humeur (anxiété, dépression).
Quels sont les effets à court terme de la somnolence et quelles sont les tranches d’âge les plus touchées par ce manque de sommeil ?
Les jeunes sont les plus somnolents car ils ont sur le plan physiologique davantage besoin d’heures de sommeil et, généralement, ils ne respectent pas ce besoin. La somnolence induit, bien sûr, un risque accidentel. En effet, en somnolant, on est moins concentré, on apprécie moins bien les situations et les dangers. En outre, les réflexes sont ralentis. Ces situations génèrent des accidents aussi bien domestiques qu’au travail ou sur la route.

Quelles mesurent les entreprises peuvent-elles prendre pour limiter ce risque ?

Le seul moyen de lutter contre la somnolence, c’est de dormir.

La pratique d’une courte sieste permet-elle de récupérer ce manque de sommeil ?

Oui. L’idéal, c’est de dormir 15 minutes et pas beaucoup plus car au-delà des 20 minutes, la personne aura du mal à émerger et perdra les effets bénéfiques de la sieste. Dans certains pays, on encourage cette pratique au travail car l’horloge biologique programme en début d’après-midi une baisse de la vigilance. Laquelle peut être aggravée par le manque de sommeil. D’ailleurs, le pic des accidents routiers se situe entre 14 h et 16 h et entre 2 h et 7 h le matin.

Quels sont en France les freins à cette pratique ?
Il faudrait sensibiliser les entreprises et le personnel car, en France, la sieste conserve une connotation négative. Dans un monde économique où le culte de la performance domine, la sieste est mal vue. En outre, les employés préfèrent souvent travailler d’une traite pour rentrer chez eux plus tôt. Mais l’idée de l’intérêt de la sieste progresse dans quelques entreprises. Cette progression est aidée par certains témoignages, notamment celui d’Arianna Huffington, créatrice de l’entreprise de presse « Huffington post », qui prône la détox digital et la sieste depuis qu’elle a été victime d’un burn-out.
 

L’Institut national du sommeil et de la vigilance (INSV) que vous présidez et la fondation Vinci Autoroutes ont organisé le 11 janvier dernier une table ronde intitulée la somnolence au volant. Comment sensibiliser les entreprises et leurs collaborateurs ». Quels sont les exemples les plus aboutis ?

Certaines entreprises, notamment dans le secteur du transport, ont pris des mesures pour respecter les temps de repos de leurs chauffeurs. Surtout ceux qui roulent de nuit. Les travailleurs de nuit sont les plus sujets à la somnolence car ils ont en moyenne une heure de sommeil de moins que le reste de la population. Pour compenser ce manque de sommeil, certaines entreprises aménagent sur les lieux de travail des espaces dédiés aux repos. C’est notamment le cas de l’entreprise Salesky Transports qui permet à ses livreurs de nuit de se reposer après leur tournée avant de reprendre la route pour se rendre à leur domicile. Ce temps de repos limite les risques d’accident. Par ailleurs, l’entreprise encourage les chauffeurs à faire des pauses s’ils se sentent somnolents. Le reste du personnel a été sensibilisé tout comme les clients de l’entreprise. Ce qui garantit au chauffeur qu’il pourra se reposer à tout moment sans craindre de subir des pressions. Des actions comparables sont menées par plus d’une vingtaine d’entreprises qui ont signé le 11 octobre 2016 un appel national pour la sécurité de leurs salariés sur la route. Parmi les 7 engagements, l’un d’entre eux concerne l’intégration des moments de repos dans le calcul des temps de trajet. Actuellement, plus de 200 entreprises ont rejoint ce mouvement.

Propos recueillis par Eliane Kan

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