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Risques industriels et environnementaux

Fabriquer des EPI en France : atout ou handicap ?

Un nouveau modèle économique, des produits innovants, une nouvelle culture d’entreprise... Comment surmonter le handicap du coût de la production quand on fabrique des EPI en France ? Enquête auprès de 5 entreprises.

Le marché de la prévention et de la protection de l’homme au travail est une composante
incontournable du secteur industriel. Fortement concurrentiel, notamment par les produits asiatiques, et très sensible aux fluctuations économiques, ce marché pèse, selon le Syndicat national des acteurs du marché de la prévention et de la protection (Synamap), près d’un milliard d’euros. Outre la concurrence, les fabricants d’équipements de protection individuels (EPI) doivent également conformer leurs produits à des évolutions réglementaires et normatives de plus en plus contraignantes. Et si l’on y rajoute la crise économique qui dure depuis 2008, fabriquer des EPI en France ressemble à une gageure. Pourtant, des entreprises relèvent le défi. Pour conserver leurs équipes et leurs ateliers dans l’Hexagone, certaines font le pari de la compétence humaine et de l’approche écologique. D’autres ont profité d’une opportunité favorable pour démarrer sur le territoire et s’y ancrer. Pour toutes, innovation, qualité et réactivité sont les maîtres mots du nouveau  »Made in France ». 
A cela ajoutons des délais de livraison plus courts, des conditions de règlement  »normales », une logistique simplifiée, la proximité avec les clients, la réactivité de l’entreprise, la maîtrise des processus de production, la préservation des secrets de fabrication et la maîtrise de la propriété intellectuelle. Qu’elles soient jeunes ou issues de fabrications traditionnelles, toutes les entreprises rencontrées soulignent des diificultés. Cependant, liées à leur histoire ou à leur domaine d’activité, des motivations plus spécifiques se dégagent. Des savoirs faire irremplaçables. Regain, spécialistes du vêtement technique professionnel, et Espuna, fabricant de gants et d’équipements de protection individuelle s’appuient sur une tradition du savoir-faire. Tous deux ont conservé une unité de production en France tout en exportant une partie de la fabrication. Laurent Brunas, gérant de Regain (CA 2013: 5,7 millions d’euros) a repris en 2009 la fabrique de ses parents à Castres (81). « Je voulais conserver le savoir-faire, les outils et les emplois. 15 personnes travaillent sur le site, nous réalisons les prototypes des petites et moyennes séries. Cette unité est irremplaçable. » Chez Espuna (CA 2013 : 10 millions d’euros), seuls les produits de qualité, dans des matières innovantes et à forte valeur ajoutée, sont fabriqués sur le site de Lézignan (11).

Sécuriser les approvisionnements. Bien différent est le profil de Valmy, fabriquant de protections respiratoires, dont toute la production est implantée à Roanne (42). Son président, Vianney Brillat, a créé la société pendant la crise du SRAS (Syndrome respiratoire aigu sévère).
« La Chine avait fermé ses frontières et la France ne pouvait plus obtenir de masques. Nous avons répondu à un appel d’offres de l’Etat pour fabriquer des masques en France. Après cette crise sanitaire, nous avons diversifié nos produits. » 

L’atout de la proximité. Trilogiq (65 à 70 M€ de CA, Cergy Pontoise), fabriquant de postes de travail ergonomiques, auparavant leader dans le domaine du métal, reconsidère complètement ses produits depuis deux ans. Sa stratégie vise à remplacer le métal par des composites beaucoup plus légers et d’ouvrir des débouchés en créant de nouvelles habitudes de travail. « Mettre au point des matériaux nouveaux aux propriétés spécifiques demande une collaboration et des échanges de savoir-faire faciles avec des partenaires situés à proximité », explique Béatrice Bolling, directrice marketing et communication. « Une vraie innovation, avec une rupture complète avec le marché, est impossible à faire ailleurs qu’en France. ». En effet, difficile d’entretenir une coopération fructueuse, ne serait-ce qu’avec les sous-traitants stratégiques, lorsque des milliers de kilomètres séparent les partenaires. 

Louer plutôt que vendre. L’innovation constitue également l’axe de développement choisi par EarSonics, fabricant de protecteurs auditifs depuis 2008. « C’est un énorme avantage d’être en France pour innover. On bénéficie d’aides importantes pour faire aboutir la recherche et le développement. Sans compter les avantages fiscaux. De plus, nous avons l’agrément de la pépinière d’entreprise BIC (Montpellier), qui est mondialement reconnue », déclare le directeur Hubert Rodier. EarSonics a obtenu le label « Origine France Garantie ». « Il serait mal venu de s’en aller fabriquer ailleurs quand on a profité de l’aide à l’innovation. » ajoute-t-il. Son protecteur auditif avec dosimètre intégré primé au dernier salon Expoprotection est le seul produit à répondre aux exigences réglementaires de mesure journalière de l’exposition au bruit de l’opérateur. L’entreprise se trouve donc devant d’importantes perspectives de développement. Car la position française peut bien être un avantage. C’est ce que reconnaît Vianney Brillat (Valmy) : « Avec l’épidémie Ebola, il y a une pénurie dans les combinaisons. Mais les masques ne manquent pas car nous livrons facilement. » 
Cependant, fabriquer en France a un coût. Mais pour Hubert Rodier (EarSonics), « Fabriquer dehors est un gain sur le court terme mais pas sur le long terme. » Pour contrebalancer le surcoût, Hubert Rodier choisit de changer de modèle économique. Il loue le protecteur, au lieu de le vendre. La location comprend également un service d’analyse des données ainsi que la maintenance. Elle permet aussi d’apporter des propositions pour améliorer les postes. Un coût moindre et des services en plus : un tandem gagnant !

Les clients français ne jouent pas le jeu. Outre les coûts de productions, Vianney Brillat (Valmy) se plaint : « A la différence des Allemands, des Anglais ou des Espagnols, les clients français ne donnent pas la priorité aux produits nationaux. Même à prix égal. » Laurent Brunas (Regain) s’indigne : « L’état ne cherche pas à privilégier le marché français. 91% des effets militaires français proviennent ainsi d’Asie ou de Madagascar.» Comme son grand-père, résistant, Laurent Brunas continue cependant de se battre et diversifie sa production vers le haut de gamme Made in France. Autre motif de plainte, l’engagement RSE (ISO 26000) de son entreprise n’est pas valorisé par les marchés publics. Chez Espuna, certifié RSE (ISO 140001), fournisseur d’EDF et de la SNCF, Lucie Akrour, responsable marketing, note pourtant : « Les choses sont en train d’évoluer et la démarche environnementale commence à être privilégiée. Espuna développe une véritable culture d’entreprise à ce niveau. Il faut miser sur la cohérence de l’ensemble de la démarche et ne pas se décourager. »

Marlène Bourderon

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