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D. Huez (médecin du travail) : «L’organisation du travail impacte la santé des salariés »

D’après une enquête de la Dares, 22 % des salariés déclarent être systématiquement confrontés à des comportements hostiles au travail. Réaction de Dominique Huez, vice-président de l’association Santé et médecine du travail.

Quelle a été votre réaction en découvrant cette étude ?

Les résultats confirment la perception clinique de nombreux professionnels de la santé au travail, dont les médecins du travail. Ce document est une pierre essentielle dans la démonstration des contraintes de l’organisation du travail en termes de santé. Car beaucoup pensent qu’il s’agit encore d’une posture idéologique. Or l’enquête de la Dares pointe bien la gravité et la dégradation de la situation et reprend la réalité à laquelle les médecins du travail sont confrontés quotidiennement en consultation. Nous savons depuis des décennies que le déni de reconnaissance, par exemple, est responsable de nombreuses psychopathologies.

C’est donc un phénomène qui prend de l’ampleur ?

Oui. Cette étude montre bien la trajectoire des comportements hostiles sur sept ans. Le pourcentage des salariés se plaignant de comportements hostiles est passé de 17% en 2003 à 23% en 2010, soit une augmentation de 25%. Ce n’est pas négligeable. Parallèlement, on observe en France une intensification du travail. Il y a également un lien entre cette très forte productivité demandée et la différence de l’espérance de vie entre les catégories socioprofessionnelles.

Quelles en sont les causes selon vous ? 

Les mécanismes explicatifs se trouvent dans l’organisation du travail. Dans cette étude, l’élément qui m’a le plus marqué est le deuxième tableau, concernant les facteurs des comportements hostiles. On s’aperçoit que le défaut de soutien social (entraide, travailler ensemble, bonne entente avec les collègues) joue un rôle déterminant dans l’exposition à ces atteintes dégradantes, ce déni de reconnaissance ou ces comportements méprisants. Les 25% de salariés disposant le moins de soutien social sont à 80% exposés aux comportements hostiles. Plus l’individualisation au travail est forte, plus l’évaluation individuelle des performances basée sur les comportements se développe, plus fréquents sont les comportements hostiles. L’enquête de la Dares démontre que les atteintes à la santé augmentent ainsi de façon mesurable. Et les modes de gestion, qui prescrivent des résultats sans se soucier des conditions de travail des salariés, contribuent à l’effondrement de ce soutien social.

Comment améliorer la situation ?

Il faudrait réglementer les mécanismes de sous-traitance. Notamment ceux qui rendent les conditions de travail ainsi que la santé des salariés invisibles aux yeux des dirigeants d’entreprise. Car ils pourraient se sentir dispensés de devoir les préserver. Il faudrait ainsi revoir la responsabilité pénale des premiers donneurs d’ordres en la matière. Ensuite, la loi du 31 décembre 1991 oblige l’employeur à prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé des travailleurs. Or jamais aucun décret d’application n’a été publié concernant la mise en place d’organisations du travail compatibles avec la préservation de la santé. Il faut donc publier ces décrets qui attendent depuis 1991. Il serait temps car les connaissances accumulées sur ce sujet se sont suffisamment développées.

Caroline Albenois

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