Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Santé et qualité de vie au travail

Combattre la réalité du suicide au travail

A l’occasion du procès des anciens responsables de France Télécom, le suicide au travail apparaît désormais comme une réalité. Mais il n’y a pas de fatalité : prévention et culture du management sont intrinsèquement liées.

« Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom. C’est la seule cause », écrit un employé de 51 ans, retrouvé mort chez lui à Marseille. Entre avril 2008 et juin 2010, l’opérateur de télécommunications avait connu une vague sans précédent de 39 victimes, dont dix-huit suicides et treize tentatives de suicide en deux ans. Jusqu’au 12 juillet prochain, se déroule le procès pour « harcèlement moral et complicité de délit » de Didier Lombard, PDG de France Télécom à l’époque, et de six autres dirigeants du groupe. Une première en France.

Psychiquement et socialement déjà morts
Le Technocentre de Renault, la SNCF, La Poste, les hôpitaux, la police et la gendarmerie nationales, notamment, ont également connu (ou connaissent encore) de tels drames. « Les gens se suicident car psychiquement et socialement, ils sont déjà morts, explique Michel Debout, professeur de médecine et psychiatre qui, en 1993, faisait partie des auteurs du premier rapport sur la prévention du suicide au Conseil économique et social. Ce n’est que vingt ans plus tard, en 2013, qu’a été créé, comme nous l’avions préconisé, l’Observatoire national du suicide. » Pas étonnant qu’en France, nous n’ayons pas la culture de la prévention du suicide au travail…

Un plan social s’accompagne presque toujours de suicides
Pendant longtemps, ce drame a été considéré comme un « acte personnel », et non pas comme la résultante de multiples facteurs dont une organisation et un management générateurs de souffrance au travail. « Sur 134 cas que j’ai eus à traiter depuis 1997, un gros tiers était dû au burn-out. Viennent ensuite le harcèlement moral, le manque d’aide en cas de mise en échec et l’incertitude liée à l’emploi », décortique Jean-Claude Delgènes, PDG du cabinet Technologia, qui a réalisé en 2009 les neuf rapports d’analyse sur les suicides à France Télécom. « Un plan social s’accompagne presque toujours de suicides. Or, cette mortalité n’est pas comptabilisée dans le suicide au travail car les gens ne sont plus dans l’entreprise lorsqu’il se donnent la mort », constate Jean-Claude Delgènes qui vient d’organiser, ce mercredi 22 mai, le colloque « Faire face au suicide en milieu professionnel » à Paris.

Indispensable proximité

De son côté, Bernard Ollivier, président de l’Agence nationale pour amélioration des conditions de travail (Anact), a été chargé de mettre un terme à la vague de suicides (trois) entre octobre 2006 et février 2007 au Technocentre de Renault. Juste après coup, il a pris la direction des établissement d’ingénierie du groupe (20 000 personnes). « Il fallait faire preuve d’humilité, de détermination, d’écoute et de dialogue social. Revenir aux basiques du management : la proximité, c’est là que ça se passe », se rappelle Bernard Ollivier qui a mis en place une mosaïque de mesures. Dont des actions légères à effet immédiat. Comme réduire de 02h30 la plage des horaires d’ouverture du site afin éviter le sur-engagement. Ou installer des bancs et des tables dans le parc pour déjeuner dans le parc…

Les travers de l’organisation matricielle
Parmi les actions lourdes, il fallait corriger les travers de l’organisation matricielle où, dans chaque direction (carrosserie, mécanique…), interfère la pression des projets de voiture à sortir au plus vite. « Résultat, les salariés ne savaient plus à qui était leur vrai chef, reprend Bernard Ollivier qui projette d’inscrire la prévention des risques au programme des écoles d’ingénieur et de commerce. Nous avons donc simplifié l’organisation de l’ingénierie pour la rendre moins conflictuelle : c’est au manager de réguler son équipe. Si un salarié rencontre un problème, c’est à son manager de proximité qu’il doit en parler. C’est un point clé. » Dans la foulée, ont été créés des postes de responsables RH de proximité (un pour 350 salariés). De même, Bernard Ollivier a veillé à rééquilibrer les charges de travail pour ne pas tout donner toujours aux mêmes. Et institué, une fois l’an, la Journée de l’équipe qui a réuni les 20 000 salariés répartis en 1 000 équipes pour parler de l’organisation du travail… « Je l’affirme : l’objectif d’une entreprise, c’est d’être bien au travail afin de bien travailler et être performant. Cela passe par le bien-être et le bien-faire. » Une phrase que Didier Lombard aimerait peut-être mettre à « la mode ».

Erick Haehnsen

Après la vague de suicides survenus au Technocentre de Renault, le groupe s’est profondément remis en question.
© Groupe Renault
Après la vague de suicides survenus au Technocentre de Renault, le groupe s’est profondément remis en question.
© Groupe Renault

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