Gérer les risques
Aujourd'hui et demain

Santé et qualité de vie au travail

A la recherche d’une seconde vie pour les EPI usagés

Que faire des vêtements de travail, des uniformes et autres EPI en fin de vie ? La question mérite d’être posée pour des raisons environnementales mais aussi sociétales, car la création de filières appropriées va générer de nouveaux emplois.

Huit millions de Français, soit une personne active sur trois, portent un uniforme ou un vêtement de travail. Or, une fois leur durée de vie accomplie, la plupart de ces équipements de protection individuelle finissent dans les incinérateurs. C’est d’autant plus regrettable que les entreprises paient des coûts de traitement alors qu’elles pourraient faire des économies en les recyclant dans la filière textile. Pour l’heure cette pratique est émergente en France comparativement au Benelux ou en Allemagne, qui collectent chaque année respectivement 150 000 tonnes et 700 000 tonnes de déchets textiles.

Un potentiel de 600 000 tonnes

La France qui compte 62 millions d’habitants fait piètre figure avec 100 000 tonnes collectées et recyclées sur un total de 700 000 tonnes. Pour l’heure, ce recyclage concerne essentiellement des textiles issus de la consommation des ménages grâce à l’implantation de conteneurs dédiés au pied des immeubles et sur la voirie. Mais différentes initiatives menées par des utilisateurs professionnels et des fabricants de vêtements professionnels laissent espérer la création de filières dédiées aux EPI. Des initiatives qui aboutiraient à la création de nouveaux emplois sachant que, pour l’heure, le recyclage du textile mobiliserait 3 000 personnes dont un tiers en insertion. Ecotextile, un des acteurs historiques de ce secteur, estime que 150t/an supplémentaires collectées représentent deux emplois créés dans la collecte et le tri. Le potentiel serait donc de 600 000 tonnes par an.

1 kg de coton = 11 000 litres d’eau

Outre la dimension sociale, le recyclage des EPI présente un réel intérêt au plan environnemental. Une fois les textiles collectés, trois voies d’avenir s’offrent à eux. D’abord leur transformation en chiffons d’essuyage, une solution qui évite de produire de la ouate de cellulose. Autre possibilité, l’effilochage, qui consiste à transformer les fibres textiles en matériaux d’isolation thermique ou phonique ou en fibres textiles pour la fabrication d’autres vêtements (Tee-shirt, pantalon, blouson, combinaison) en fibres recyclées. Des pratiques à encourager car elles évitent d’utiliser des colorants et de consommer des matières premières et des ressources vitales pour produire de nouvelles fibres. Combien d’entre nous savent que pour produire un kilo de coton il est nécessaire d’utiliser 11 000 litres d’eau ?
L’achat de produits écoresponsable est d’ailleurs vivement encouragé par la circulaire ministérielle du 3 décembre 2008 qui demande aux acheteurs publics de donner l’exemple en matière de développement durable. Parmi les recommandations qui leur sont adressées, ces derniers sont incités à favoriser, chaque fois que possible, la valorisation des vêtements en fin de vie et la reprise des vêtements usagés par le fournisseur.

Du bleu de travail dans la haute couture

Tant mieux d’ailleurs puisque les EPI les mieux conservés peuvent servir dans des friperies ou être distribués à des populations nécessiteuses. Voire même contribuer à créer des produits haut de gamme. A l’instar de la collection haute couture de la styliste Sakina M’Sa, qui façonne des sacs, manteaux, robes et pantalons avec des bleus de travail. Un hommage au monde ouvrier rendu par cette dirigeante qui est connue pour son engagement en faveur de l’insertion des populations fragiles. « Mais faute de filière, s’approvisionner en bleus de travail devient de plus en plus difficile », s’alarme un des collaborateurs de Sakina M’Sa qui se ravitaille chez Emmaüs, et chez Valoris Textile, une association située près de Poitiers spécialisée dans le chiffon d’essuyage à partir de textiles usés. « Pour notre production de vêtements et les besoins de notre atelier d’insertion professionnelle, nous lançons un appel aux entreprises qui accepteraient de nous fournir gratuitement en bleus travail », lance le collaborateur de Sakina M’Sa.

Vêtements professionnels recyclés

Certains stylistes plus chanceux ont réussi à consolider leur filière d’approvisionnement en nouant un partenariat avec des distributeurs ou des fabricants de vêtements professionnels. C’est d’ailleurs le cas de Tabaa Baby qui commercialisera à la rentrée des vêtements cousus main pour enfants créés à partir de vêtements professionnels. Ce styliste bénéficie du soutien de Carrare, qui conçoit et distribue des vêtements professionnels à Villeneuve. Habillant plus de 250 000 personnes en France, l’entreprise d’une vingtaine de personnes s’est engagée sur la voie du développement durable. « Les vêtements invendus ainsi que les uniformes obsolètes sont mis à disposition de Tabaa, qui récupère surtout les gilets en maille et la chemiserie pour les découper et les transformer en vêtements pour enfants », indique Samantha Liedard, chargée de mission développement durable chez Carrare.

Egalement très en pointe sur le problème de la fin de vie du textile, le fabricant Molinel propose depuis 2010 un service innovant de collecte et de recyclage des vêtements professionnels baptisé « Objectif 2e vie ». « Chaque année, plusieurs dizaines de millions de vêtements professionnels sont fabriquées et utilisés sans que soit pris en compte la notion du recyclage », soulève François Ruet, responsable marketing de Molinel. Le programme permet à toutes les entreprises d’assurer le recyclage de leurs vêtements professionnels et leur valorisation. Les vêtements sont repris par le fabricant à condition d’avoir été lavés et débarrassés des substances chimiques ou toxiques.

Partenariat Cepovett et Sita

Autre exemple significatif, citons celui de Cepovett qui a noué un partenariat avec Sita, filiale de Suez Environnement afin de prendre en charge la logistique des EPI en fin de vie et les acheminer vers la filière de recyclage la plus adaptée. Après différentes étapes de tri et d’analyse manuels, les produits en bon état seront expédiés dans des friperies ou vers des pays émergents (Afrique, Asie ou Europe de l’Est). « Pour les autres vêtements marqués au nom des clients, ils seront d’abord complètement déconstruits afin que nul ne puisse les détourner », précise un responsable du service de presse de Cepovett. Fermetures éclaires, bandes velcro ou rétroréfléchissantes seront démontées et recyclées dans les filières appropriées. Puis les textiles seront transformés par effilochage pour servir de matériaux de rembourrage ou comme isolant thermique ou phonique pour le secteur automobile ou bien découpés en chiffons pour la filière essuyage. Autant d’arguments qui ont convaincu Europcar France de recycler ces vêtements professionnels usagés dans cette filière.

La filière agricole cherche à structurer la collecte d’EPI usés
Suite à une étude de faisabilité cofinancée par l’Ademe et trois fournisseurs d’EPI, des collectes expérimentales d’EPI usés sont menées auprès des agriculteurs avec l’appui d’Adivalor, un éco-organisme spécialisé dans la gestion du traitement des déchets issus de l’agrofourniture et des espaces verts. Les agriculteurs sont invités à suremballer leurs EPI souillés. Masques, cartouches, combinaisons, cottes, lunettes et gants sont mis dans des saches transparentes pour être collectés avec les emballages vides ou les produits phytosanitaires non utilisables. Le tout étant éliminé dans des filières appropriées. « La profession agricole n’est cependant pas satisfaite de la situation : ces opérations pilotes ne couvrent pas l’ensemble du territoire », tempère Pierre de Lépinau, directeur général d’Adivalor. Les agriculteurs demandent un accord de type « filière REP », qui consisterait à internaliser les coûts de collecte et traitement dans le prix de l’EPI neuf via une écocontribution qui sera reversée à un éco-organisme en charge de la gestion du programme de collecte. A l’exemple de ce qui a été mis en place par Adivalor pour les emballages et films plastique usagés.

Un gisement de 49 000 tonnes

La valorisation des déchets textiles préoccupe aussi le groupe Mulliez Flory qui voit se multiplier les appels d’offres publics et privés demandant la mise en place d’une filière de récupération des vêtements et EPI usés. L’entreprise participe d’ailleurs au projet ValTex labellisé par le pôle de compétitivité Techtera. Porté par la direction environnement de Renault, ce programme lancé en fin d’année dernière associe plusieurs partenaires dont la SNCF, l’école d’ingénieurs Itech Lyon, et Laroche, spécialisée en traitements de fibres, des technologies de recyclage et des non-tissés.
« Notre objectif est de créer une filière complète et rentable de récupération et de recyclage des textiles provenant des véhicules (automobile et ferroviaire) et des vêtements professionnels », indique Arnaud Paul, responsable du projet Valtex chez Mulliez Flory. Le fabricant de vêtements professionnels et d’EPI a mobilisé deux personnes afin de mener un audit quantitatif et qualitatif du potentiel de déchets sachant que les premières estimations portent sur 49 000 tonnes (vêtements, EPI, et textiles techniques destinés au transport confondus). Le projet prévoit également de définir une méthode de déconstruction des produits afin de valoriser 80 % des déchets en concevant des produits également recyclables sous forme d’isolants acoustiques et thermiques labellisés par Ecocert Environnement et destinés à l’automobile, le bâtiment et l’aéronautique. Le coût de ces recherches, qui devraient s’achever d’ici 2015, est évalué à 1,5 million d’euros financé par l’Ademe.

Des économies en vue

Outre les vêtements professionnels, d’autres équipements méritent qu’on leur redonne une seconde vie. C’est notamment le cas des gants de protection. Un gisement qu’exploite Prefor, une entreprise basée en Côte-d’Or et qui a pour clients des industriels de la mécanique travaillant notamment pour les secteurs automobile et nucléaire. L’entreprise collecte et valorise depuis cinq ans les gants en nylon ou en enduction polyuréthanne. Son dirigeant Pierre Vaillé a d’ailleurs développé une teinture qui en favorise le repérage sachant que les gants anticoupure ne peuvent être revalorisés qu’une fois avant de finir dans l’isolation des combles. L’économie pourrait se chiffrer de 20 à 25 % des coûts habituels. « Pour que ce procédé devienne intéressant pour nos clients, il faut qu’ils aient à traiter environ 10 000 paires par an », indique Pierre Vaillé qui met en place des fûts de collecte de gants qui sont enlevés tous les quinze jours ou une fois par mois. Les gants sont lavés (avec de la lessive sans phosphate et biodégradable), triés manuellement puis retournés à leurs propriétaires moyennant 50 centimes pour des gants en nylon et 1 euro pour des gants anticoupure. Les gants qui ne peuvent plus être traités du fait de leur usure avancée sont en général recyclés dans le bâtiment pour se substituer à de la mousse polyuréthane sachant que l’air qu’ils contiennent fournit une couche d’isolation supplémentaire.

Recyclage des cordes

Autre fervent promoteur du recyclage des EPI, Cordes Courant propose à ses clients de récupérer gratuitement leurs EPI antichute pour les revaloriser. Seule condition, ils doivent être préalablement triés par catégorie : cordes, sangles et harnais, équipements métalliques, sacs… A l’arrivée dans les ateliers, les matériaux sont contrôlés et séparés. « Puis des travailleurs handicapés préparent les équipements au recyclage. Par exemple les cordes et les sangles sont hachées et nettoyées », indique Nicolas Courant, le dirigeant qui soustraite la phase finale du recyclage. Le polyamide des cordes sera destiné à faire des pièces plastiques pour l’automobile tandis que le polyester des sangles servira à fabriquer des vêtements. « Nous lancerons ce service à l’ensemble des utilisateurs d’EPI avant la fin de l’année », annonce le dirigeant qui traite déjà 95 tonnes de textiles et 50 tonnes de matériaux métalliques provenant en grande partie des services d’incendie et de secours qui disposent d’un parc important d’EPI.

EPI des pompiers

Cette profession, qui compte 25 000 soldats du feu, s’intéresse de près au recyclage des EPI en fin de vie qui pèserait 2 000 tonnes environ (soit un paquetage de l’ordre de 8 kg par personne). Dans 98 % des cas, ces EPI sont incinérés, voire même enfouis pour certains textiles techniques. Parmi les pistes de réflexion avancées par la profession des sapeurs-pompiers, l’une d’elle serait d’assurer une meilleure traçabilité des matières et de rédiger des cahiers des clauses techniques particulières (CCTP) en vue de faciliter le démontage des produits. Certains composants présentent, en effet, des structures ou des compositions chimiques complexes. Il s’agit par exemple des membranes imper-respirantes, des fermetures à glissière, des bandes textile auto-agrippantes, etc. Lors de l’incinération ou du démontage d’un EPI, ces composants génèrent des coûts importants qui seront sûrement pris en compte dans l’hypothèse où une écotaxe serait adoptée sur la collecte des EPI.

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